Château de Carrouges à Carrouges

Le château de Carrouges se cache au fond d'un vallon, sur la lisière de belles prairies qui remplacent un étang desséché, à l'ombre de vieux arbres moins vieux que lui. Une colline s'élève en face, couverte de prés verts, de moissons jaunissantes et de bruyères roses, couronnée de bois touffus : charmante perspective en été. La route d'Alençon passe à une certaine distance.

On n'aperçoit de loin que les toits du château jaunis par le temps, et une forêt de cheminées élancées. Avec une croix an-dessus du paysage, ce serait un monastère ; avec une croix et un peu de bruit, ce serait une ville. On approche, et l'on voit un château!

A l'entrée, se trouve un pavillon charmant, entièrement séparé du grand édifice. Il est carré et flanqué aux angles de quatre tourelles a toits pointus ; les fenêtres du dernier étage sont ornées de frontons élancés et fleuris ; sur quelques unes, on voit l'écusson du cardinal Jean Leveneur qui bâti ce pavillon.

L'aspect du château de Carrouges est triste. C'est une masse énorme de bâtiments disposés en carré, percés d'ouvertures de toutes les formes et de toutes les grandeurs, coiffés de toits pointus, qui se découpent les uns sur les autres en triangles bizarres. Ni élégance, ni régularité; peu de détails d'architecture, mais une diversité curieuse et originale, un ensemble imposant et sévère. Il en est de certains monuments historiques comme de certaines périodes de l'histoire elle-même. On ne peut les bien voir que dans leur ensemble. A distance, les lignes disparates, les faits en apparence contradictoires s'harmonisent dans une sorte d'unité vague, mais réelle. L'œil en embrassant une plus grande étendue de murailles, la pensée une plus longue succession d'événements, en saisissent mieux les secrets rapports. Les parties les plus dissonantes semblent alors s'appeler, s'enchaîner, s'engendrer l'une l'autre ; les éléments les plus divers unissent par se réunir en un seul tout, par se fondre en un corps unique et vivant.

Carrouges à sa physionomie et sa beauté propres. Ce n'est pas la forteresse du moyen âge, se dressant comme le spectre de la guerre sur un roc isolé et nu ; encore moins la renaissance couvrant ses châteaux comme une maîtresse adorée, d'aigrettes, de fleurs, de dentelles de pierre. Son caractère est à la fois civil et guerrier. La féodalité l'a bâti, quand elle se sentait assez redoutable pour descendre des hauteurs dans la plaine (Le château primitif de Carrouges se trouvait sur la hauteur ou est située le bourg, au lieu même où s'êlève le presbytère actuel). Elle s'y fortifia d'abord. Des constructions diverses ne tardèrent pas à s'abriter à l'ombre du donjon. A mesure que diminuèrent les dangers de la guerre, et que s'augmentèrent les richesses et la puissance des seigneurs de Carrouges, ces constructions acquirent plus de développement. Elles finirent par envahir et remplacer les fortifications elles mêmes. Le luxe eut son tour : Il vint ciseler, historier, peindre, dorer certaines parties du château. A l'extérieur, il broda sur les portes d'élégantes sculptures; il allongea les longues cheminées ; il les cannela comme des colonnes antiques ; il orna les fenêtres de frontons et d'encadrements singuliers. A l'intérieur, il couvrit les vieilles poutres et les solives enfumées, de lambris; les lambris, de compartiments: les compartiments, de peintures et dorures. Les tentures d'or bazané cachèrent la nudité des murs. Les Vierges saintes, les satyres robustes, les bergères à la bouche en cœur, au corsage en corbeille, se succédèrent sur les plafonds, au-dessus des cheminées et des portes. Ce fui une profusion de cartouches, de rosaces, d'arabesques, de fleurs. La richesse du mobilier répondit à celle des appartements, et le vieux Lamartinière, en parlant de Carrouges, il y a plus d'un siècle, put dire avec vérité: "Grand et magnifique château bien meublé et orné de force peintures et dorures".

Cette noble demeure eut des hôtes dignes d'elle. Elle fut habitée par d'illustres familles, De sages prélats, de grands seigneurs, de vaillants capitaines y naquirent, y vécurent, y moururent. Les uns lui laissèrent une salle d'armes, les autres une salle de comédie; ceux-ci leur cuirasse glorieusement fracassée à Azincourt, ceux-là la crosse pacifique de leur écusson ; tous une date, un nom, un portrait ; tous une trace de leur séjour ou de leur passage.

Tel est donc Carrouges : entassement confus de bâtiments et de souvenirs, où chaque siècle et chaque seigneur ont leur part; dernier mot de quelques-unes de ces puissantes familles, dans lesquelles semblaient se personnifier la richesse, le courage et la gloire de la France; beau château, beau livre qui reste encore entier, au milieu de tous ceux qui tombent pierre à pierre dans leurs fossés desséchés, et feuille à feuille dans l'oubli.

La porte d'entrée regarde le couchant. Elle est surmontée d'un fronton triangulaire, et flanquée de pilastres, dans le style froid et sec de Louis XIII. Jadis un pont-levis conduisait dans le château. Le cabinet du gardien existe encore; mais plus de gardien vigilant, plus de chaînes grinçantes, plus d'eaux murmurantes dans les fossés. Ceux-ci furent desséchés en 1778, en même temps que le grand étang qui les alimentait. Un pont en pierre, à trois arches, a remplacé le pont-levis.

A droite se trouvent des communs fortifiés. La boulangerie renfermait quatre fours. Un seul est resté. De cette pièce, un couloir étroit, ménagé dans l'épaisseur des murs et passant sous les fossés, devait conduire dans la campagne. Des traces de pareils souterrains se rencontrent aux environs de presque tous nos anciens châteaux. Ils sont aussi mystérieux dans l'histoire que dans les romans. Ou n'en connaît ni l'origine, ni la destination; on n'y trouve que des décombres insignifiants et des traditions fantastiques. Rien ne les arrêtait, ils s'enfonçaient sous les rivières, creusaient les rochers, perçaient les montagnes! Le génie de la guerre et de la barbarie préparait ainsi la voie aux merveilles de l'industrie et de la science modernes.

Le donjon se trouve de l'autre côté de la porte d'entrée. C'est une tour carrée et crénelée qui n'a guère que quinze mètres de hauteur sous le toit. Une autre plus petite s'élève à côté. A l'intérieur, on voyait deux salles d'armes, communiquant ensemble par un passage percé de meurtrières. Un puits était placé dans l'embrasure de l'une des fenêtres de la grande salle. Elle avait environ neuf mètres sur douze.

Toute cette partie du château doit remonter au XIVe siècle. C'était déjà pour l'aristocratie de la lance et de l'épée une époque de décadence. Ses constructions s'en ressentaient. Elles n'avaient plus ce grand caractère qui les avait distinguées pendant les siècles précédents, et dont les donjons de beaucoup de châteaux normands offrent encore la trace.

Le chartrier, plus moderne, est placé près du donjon, mais à l'intérieur de la cour. On y entrait par une jolie petite porte ornée de compartiments et de pilastres cannelés du style de la renaissance ! Rapprochement logique.

Le côté du nord qui vient s'appuyer au donjon est également fort ancien. A l'extérieur, un péle-méle de fenêtres qui s'ouvrent et se resserrent, de toits qui montent et descendent, d'angles qui sortent et qui rentrent de la plus bizarre façon, le tout terminé au levant par une tourelle gracieuse. Il y manque une chapelle bâtie entre le château et le bord du fossé, et détruite il y a quelques années. A l'intérieur on trouve d'abord, dans la partie la plus voisine du donjon, une belle salle des gardes avec porte ogivale simple et sévère, et des solives sculptées avec soin ; puis la vaste cuisine et ses dépendances ; puis un magnifique escalier. Les rampes en sont disposées en carré, et présentent, au lieu de balustrades à hauteur d'appui, de hautes colonnes en briques qui montent jusqu'à la rampe supérieure. L'effet est singulier et grandiose.

Les deux autres façades, celles du levant et du midi, sont moins vieilles et plus régulières. Ce n'est pas qu'elles soient d'un style pur ou même uniforme. Leur aspect est froid et dépourvu d'élégance. Des raccords mal faits et de brusques changements dans la construction prouvent qu'elles furent bâties à différentes époques et sur différents plans ; mais, rapprochés du reste du château, elles lui donnent et en reçoivent une certaine grandeur. De larges fenêtres carrées, surmontées de plus petites ovales, des corniches fort simples, le mélange de la brique et de la pierre de taille, indiquent le temps de Henri IV ou de Louis XIII.

Les communs et un bel escalier remplissent le rez-dechaussée de ces deux côtés.

La même irrégularité qui s'offre à l'extérieur du château, se rencontre dans la distribution des étages. Le nombre de ces étages varie avec la hauteur des pièces et celle des bâtiments.

Inutile de décrire en détail les divers appartements; le nombre en est très considérable. Presque tous ont été restaurés dans le XVIIIe siècle. Beaucoup sont gâtés par des refends et des corridors ; ceux de la partie la plus moderne manquent d'élévation.

Parmi ces appartements, on distingue une vaste salle à manger, à cheminée haute et profonde, en marbre et granit bleu admirablement poli; une salle de spectacle où furent jouées avant la révolution une partie des pièces de l'ancien répertoire; un salon d'été, peint sur toile, au XVIIIe siècle. Nuages roses comme les joues de Mme de Pompadour ; arbres poudrés comme ses beaux cheveux; fleurs pareilles à celles qui garnissaient ses robes de soie damassée; paysages coquets auxquels ne manquent que les coquettes bergères... nature de boudoir aussi fraîche, aussi riante que la nature des champs!

Un intérêt différent s'attache à la chambre qu'occupa Louis XI. C'était au mois d'août 1473. Le roi, ayant fait arrêter le duc d'Alençon à cause de ses intrigues avec les Anglais et les Bourguignons, était venu prendre en personne possession de son duché. De grandes fêtes furent célébrées à cette occasion. Le lundi 9 août, au moment où il rentrait du parc dans le château d'Alençou, une grosse pierre tomba si près de lui qu'elle déchira la manche de sa robe de camelot couleur de cuir. Aussitôt il fit le signe de la croix, se jeta à genoux, baisa la terre, ramassa cette pierre et fit vœu de la porter au Mont-Saint-Michel, ainsi que sa robe déchirée, en témoignage de pieuse reconnaissance. Les habitants de la ville étaient en grande frayeur. Ils tremblaient que cet accident ne fût converti en un complot contre la vie du roi et qu'ils n'en portassent la peine. Heureusement la vérité se découvrit bientôt. Un page était monté avec sa maîtresse sur la muraille du château, pour voir l'entrée du roi. Celle-ci en courant accrocha une pierre avec le bas de sa robe et la fit tomber. Louis se montra juste et presque indulgent cette fois. Les coupables en furent quittes les uns disent pour trois jours de prison, les autres pour un temps beaucoup plus long. C'est en se rendant au Mont-Saint-Michel pour accomplir son vœu, que le roi s'arrêta au château de Carrouges. La chambre où il coucha n'a plus de remarquable que sa vaste cheminée et ses boiseries dorées. On dit aussi que Marie de Médicis occupa cette chambre dans un voyage eu Normandie, dont nous ignorons la date précise.

C'est peut être à ce voyage de Louis XI qu'il faut rattacher une grande broderie assez étrange conservée dans la chapelle intérieure du château. Au milieu, sur un fond de soie blanche, une descente de croix, exécutée en fils d'or, d'argent et de soie; à l'entour, le collier de Saint-Michel, ordre établi comme on sait par Louis XI. Au bas se trouve une grande coquille naturelle; dans le champ et en dessous de chaque médaillon, il y avait un cartouche renfermant une inscription ou un sujet disparus.

Source : La Mosaïque de l'Ouest et du centre par Émile Souvestre 1844.

Château de Carrouges à Carrouges
(Château de Carrouges, carrouges)

bâtiment classé.

Informations structurelles

Château de Carrouges, Patrimoine classé, étudié ou inscrit dit 'Château de Carrouges' à carrouges (orne 61320). Le château de Carrouges se cache au fond d'un vallon, sur la lisière de belles prairies qui remplacent un étang desséché, à l'ombre de vieux arbres moins vieux que lui. carrouges, orne

Localisation et informations générales

  • identifiant unique de la notice : 100179
  • item : Château de Carrouges
  • Localisation :
    • Basse-Normandie
    • Carrouges
  • Code INSEE commune : 61074
  • Code postal de la commune : 61320
  • Ordre dans la liste : 2
  • Nom commun de la construction :
    • La dénomination principale pour cette construction est : château
  • Etat :
    • L'état actuel de cette construction ne nous est pas connue.

Dates et époques

  • Périodes de construction : 2 différentes époques marquent l'histoire du lieu.
    • 15e siècle
    • 18e siècle
  • Type d'enregistrement : site inscrit
  • Date de protection : 1927/12/06 : classé MH
  • Date de versement : 1993/11/22

Construction, architecture et style

  • Materiaux:
    • NC.
  • Couverture :
    • NC.
  • Materiaux (de couverture) :
    • NC.
  • Autre a propos de la couverture :
    • NC.
  • Etages :
    • NC.
  • Escaliers :
    • NC.
  • Décoration de l'édifice :
    • NC.
  • Ornementation :
    • NC.
  • Typologie :
    • NC.
  • Plan :
    • NC.

Monument et histoire du lieu

  • Interêt de l'oeuvre : Site inscrit 28 04 1934 (arrêté).
  • Eléments protégés MH (Monument Historique) :11 éléments font l'objet d'une protection dans cette construction :
    • clôture
    • grille
    • jardin
    • porte
    • terrasse
    • parc
    • douves
    • colonnade
    • port
    • douve
    • ARC
  • Parties constituantes :
    • NC.
  • Parties constituantes étudiées :
    • NC.
  • Utilisation successives :
    • NC.

Autre

  • Divers :
    • Autre Information : propriété de l'etat 1992
  • Photo : 44f5d35820569c6a1352aa7cc7bbeee5.jpg
  • Détails : Château, douves, terrasse, porte d' entrée, colonnade, parc et jardins avec leurs portes et grilles anciennes : classement par arrêté du 6 décembre 1927
  • Référence Mérimée : PA00110758

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Château de Carrouges à Carrouges. par gérald krafft
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