Saint Démétrius (siècle incertain)

Nous ne connaissons point à quelle époque précise l’Évangile fut annoncé dans la cité de Gap et les auteurs ont varié à cet égard depuis la fin du 1er siècle jusqu'à la fin du IIIe. On est plus certain du nom de l'apôtre de Gap. Ce fut saint Démétrius, qui, suivant la tradition, était grec de nation, comme son nom l'indique, et qui vivait, dit-on, en l'an 86 de l'ère chrétienne. On le croit disciple de saint Jean et l'on prétend même que c'est de lui que parle le saint Évangéliste en sa 3e épître canonique, verset 12e, où il est dit « Tout le monde rend un témoignage favorable à Démétrius et la vérité même le lui rend. Nous le lui rendons nous-même, et vous savez que notre témoignage est véritable. Demetrio testimonium redditur ab omnibus, et ab ipsa veritate, sed et nos testimonium perhibemus et nosti: quoniam testimonium nostrum verum est. » De l'Asie, où il vivait près de Caïus auquel il est proposé pour modèle, Démétrius aurait été envoyé, par l'un des successeurs de saint Pierre, évangéliser les Gaules, avec un grand nombre d'hommes apostoliques. Après avoir prêché pendant quelque temps à Vienne des Allobroges, notre saint se rendit à Gap où il se fixa pour répandre les lumières de la foi dans les populations nombreuses des Alpes.

Ces peuples barbares et superstitieux se laissent toucher par les exemples et les paroles du saint apôtre ; ils abandonnent le sensualisme le plus grossier pour pratiquer les pures vertus du christianisme. Cette Église naissante retrace l'image des Églises fondées par les Apôtres mêmes. Les fidèles n'ont plus qu'un cœur et qu'une âme pour s'aimer et se secourir, et qu'un seul désir, celui de verser leur sang pour l'exaltation de leur foi. Le saint pasteur prit un soin particulier de la jeunesse et mit tout en œuvre pour préserver de la contagion du siècle cette tendre portion de son troupeau, ce qui lui valut le glorieux titre de Gardien de l'innocence, comme on le voit dans la prose que chantait en son honneur l'antique Église de Gap

Spéculum munditiae
Custos innocentiae
Et sancti flos pudoris,
Stupor daemonum
Medela languentium.

Les prêtres des idoles, effrayés des progrès de la religion de Jésus-Christ qui va s'établir sur les ruines du paganisme trament la perte de notre pontife ils courent se jeter aux pieds de Simon, préfet de la cité. Ils lui représentent qu'au grand mépris des dieux, de l'empire, toute la ville et la contrée se sont converties au christianisme, et qu'on ne tardera pas à occuper le temple pour y faire les cérémonies du nouveau culte. Le gouverneur ne sait d'abord quel parti prendre ; mais les plaintes devenant plus vives et les murmures plus menaçants, il se décida à condamner à mort Démétrius.

Le saint confesseur est arrêté, on le jette dans les fers, on exerce sur lui mille cruautés, et enfin il est condamné à avoir la tête tranchée sur le lieu même où l'on avait coutume de faire mourir les grands criminels, c'est-à-dire, hors des murailles de la ville. Si l'on en croit une tradition qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, Démétrius, comme un autre saint Denys, se releva de terre, prit sa tête entre les mains, et la porta jusque dans la ville. Un ancien tableau, encadré au premier pilier de la cathédrale de Gap, à gauche de la porte en entrant, retrace ce fait merveilleux et donne la date de l'an 86. Il est bien certain que Dieu a pu faire ce miracle pour manifester la sainteté de son serviteur, mais il n'y a absolument sur ce point aucune preuve positive. Du reste, dans le moyen âge, on caractérisait assez fréquemment de cette manière les martyrs qui avaient subi la décollation. Une ancienne tradition atteste que saint Démétrius subit le martyre sur une petite hauteur, où fut plus tard bâtie une église dédiée à saint André, dont il ne reste plus que quelques ruines et le cimetière. C'était dans cette église, tant qu'elle a subsisté, que les évêques de Gap, avant de prendre possession, prêtaient serment entre les mains des autorités de la ville. Depuis sa destruction, cette cérémonie avait lieu à la barrière de la porte Lignole.

Le corps du pontife martyr fut conservé dans l'église de Saint-Jean-le-Rond, autrefois temple payen dédié à tous les dieux où il avait été d'abord déposé et où l'on continua de le vénérer jusqu'aux temps des guerres de religion, époque où les édifices religieux furent pillés et démolis de fond en comble. Pierre Paparin de Chaumont, évêque de Gap, transporta les reliques de saint Démétrius à la Baume-lès-Sisteron, pour les soustraire à la fureur des ennemis ; son successeur, Charles-Salomon du Serre, à la faveur des différents traités, parvint à procurer un peu de calme aux catholiques fidèles, et crut pouvoir, en 1616, rapporter, à Gap ces précieuses reliques où elles restèrent exposées à la vénération publique jusqu'en 1692. Mais au mois de septembre de cette même année, les troupes du duc de Savoie envahirent et brûlèrent la ville de Gap. Les reliques de saint Démétrius avaient été retirées de leur châsse par Alexandre de Velenes du Ronseray, vicaire général du diocèse; Jean de Ricou, chanoine, et Jean Thomé, bénéficier, et cachées sous le pavé derrière le maître-autel de la cathédrale. Le 9 novembre suivant, Charles-Bénigne Hervé, évêque de Gap, les fit exhumer. Les reliques de saint Démétrius furent aussitôt placées dans un coffret en bois de noyer, orné de dorures et de dessins de marqueterie. On lisait sur le couvercle, en lettres gothiques ces paroles Hic reconduntur reliquae S. Demetrii Pontificis Vapincensis, avec le millésime MDCLXXXXII (Ici sont renfermées les reliques de saint Démétrius, évêque de Gap. 1692). Elles furent ainsi vénérées jusqu'en 1764. A cette époque, la liturgie en France subissant de regrettables mutilations, le culte de saint Démétrius, évêque de Gap, fut remplacé dans le nouveau Bréviaire par celui de saint Démétrius, soldat, et les reliques du saint pontife furent déposées dans une armoire au-dessus de la porte de la sacristie de la cathédrale. Ce n'a été que près d'un siècle plus tard, le 20 avril 1845, que Mgr Jean-Irénée Depéry, après avoir reconnu les actes authentiques dont les reliques étaient encore revêtues ; après avoir retrouvé, sur les quatre faces du coffret dont nous avons parlé, les sceaux de l'évoque imprimés en cire rouge et très-bien conservés, fit dresser procès verbal de l'invention de ces reliques. Puis, le 29 septembre de cette même année, il rétablit, par un mandement solennel le culte du glorieux fondateur de l'Eglise de Gap, et en fixa la fête au 26 octobre, sous le rit double-majeur, jour auquel cette fête était célébrée dans le diocèse, suivant tous les anciens Bréviaires et Missels à l'usage de cette Église.

Les ossements de saint Démétrius furent processionnellement portés dans les rues de Gap et déposés à la cathédrale le 26 octobre 1845. Une excavation fut pratiquée dans le tombeau du maitre-autel, et c'est là que cette précieuse relique repose. Le Ménologe des Grecs et de fort anciens martyrologes indiquent au 26 octobre la fête du premier évêque de Gap.

La France pontificale (Gallia Christiana) Diocèse de Gap, par Honoré Jean P. Fisquet 1864.