Sagittaire (vers 560-585)

Sagittaire était frère de Salonius, archevêque d'Embrun ; il avait été élevé avec lui par saint Nicet, évêque de Lyon ; mais ni l'un ni l'autre ne ressemblèrent à cet illustre prélat qui les avait ordonnés diacres trompé par un masque de vertu dont l'hypocrisie ne se pare que trop souvent pour parvenir aux honneurs de l'Eglise. Le masque tomba dès qu'ils eurent été promus à l'épiscopat. Leur ambition satisfaite laissant alors agir leurs autres passions qu'elle avait retenues pour ses intérêts, ils s'y livrèrent sans même conserver les bienséances que l'honneur fait souvent garder aux plus vicieux, et l'on vit dans ces deux frères, trop semblables l'un à l'autre, une alliance bien monstrueuse de brigandages, de meurtres et d'adultères avec le ministère le plus saint. Un jour, entre autres, que Victor, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, célébrait avec ses amis l'anniversaire de sa naissance ces deux évêques envoyèrent une troupe de gens armés d'épées et de flèches qui se jetèrent sur lui, déchirèrent ses habits, frappèrent ses serviteurs et emportèrent la vaisselle avec tout ce qui était préparé pour le festin. Victor porta au roi Gontran ses plaintes d'une pareille violence, et ce prince qui aimait beaucoup l'ordre, fit assembler à ce sujet, en 566, un concile à Lyon, qui était le deuxième tenu en cette ville ; il était composé de huit évêques présents, et des députés de six autres absents. Saint Philippe de Vienne le présida avec saint Nicet de Lyon, Salonius et Sagittaire, justement accusés et convaincus de ce crime et de plusieurs autres furent déposés et déclarés indignes de l'épiscopat. Nés avec des inclinations guerrières, tous deux, au printemps de l'an 572, se trouvèrent à la bataille livrée aux Lombards par le patrice Mummole et avaient tué plusieurs ennemis de leur propre main.

Après leur condamnation, Salonius et Sagittaire allèrent se jeter aux pieds du roi Gontran, se plaignant de ce qu'ils avaient été injustement déposés, et demandèrent avec instance qu'il leur fut permis de recourir au Pape. Le roi consentit à une proposition si conforme à l'équité et à la bonté qui faisaient le fond de son caractère, et il leur donna même des lettres de recommandation pour le pape Jean III, qui reçut favorablement les deux évêques qu'il ne connaissait pas assez. Sur l'exposé qu'ils lui firent, il écrivit au roi en leur faveur et ordonna qu'ils fussent rétablis sur leur siège ce que le roi fit exécuter, après leur avoir fait néanmoins une vive réprimande. Mais l'impunité sembla inspirer une nouvelle audace à Salonius et à Sagittaire. Ils portaient publiquement des armes comme des laïques et l'on eût dit qu'ils rougissaient de l'épiscopat qui rougissait d'eux. Gontran ayant reçu de nouvelles plaintes de leurs diocésains à qui ils faisaient donner des coups de bâton jusqu'au sang, leur envoya l'ordre de se rendre à sa cour. Sagittaire s'étant présenté à l'audience, le prince, qui voulait le mortifier, refusa de lui parler ce refus mit l'évêque de Gap en une telle fureur, qu'oubliant ce qu'il devait à son caractère, et à la dignité royale il vomit d'atroces injures contre le roi, osant même dire que les enfants que ce prince avait eus d'une femme de basse naissance qu'il avait épousée, étaient incapables de lui succéder. Gontran, outré de cette insulte, fit enfermer les deux frères dans des monastères séparés avec défense de les laisser parler à personne. Ils y firent quelque temps une pénitence forcée que la bonté du roi leur abrégea encore. En sortant de prison, Salonius et Sagittaire parurent d'autres hommes on les vit pendant quelque temps joindre le jeûne à la prière et se rendre assidus au chœur. Ils avaient tous les dehors de la vertu, mais dehors trompeurs et qui se démentirent bientôt, parce qu'ils n'étaient pas soutenus de l'intérieur. Ces deux évêques trouvèrent qu'il en coûte trop pour faire l'homme de bien quand on ne l'est pas, et ils se replongèrent dans leurs premiers désordres avec plus de scandale qu'auparavant. Tandis qu'ils se reposaient sur leur clergé du soin de célébrer l'office divin ils passaient une partie de la nuit à boire, et s'abandonnaient à la débauche avec des femmes perdues. Ils se livraient ensuite au sommeil jusqu'à neuf heures du matin, et à peine étaient-ils levés qu'ils se remettaient à table jusqu'au soir. Une vie si licencieuse ne justifiait que trop la sévérité du concile de Lyon elle fit connaître au roi Gontran que sa bonté avait surpris son zèle et sa justice. Il fit donc assembler, en 579, à Chalon-sur-Saône, un nouveau concile qui, en déposant une seconde fois ces deux évêques, les condamna à une prison perpétuelle ; ils furent renfermés dans le monastère de Saint-Marcel, près de Châlon. Outre les crimes d'homicide et d’adultère dont ils étaient convaincus, on les accusa encore de trahison et de lèze-majesté. Quoi qu'il en soit de ces derniers griefs, leur réclusion ne fut pas de longue durée, ayant trouvé l'un et l'autre le moyen de s'évader ; mais ils ne purent recouvrer leurs sièges qu'on avait remplis. L'histoire ne nous a point transmis quel fut le sort de Salonius, mais on sait que Sagittaire, s'étant attaché à Gondebaud, qui se disait fils du roi Clotaire, périt misérablement et eut la tête tranchée par quelqu'un de ses ennemis, en 585 an pied des Pyrénées, avec le patrice Mummole, félon comme lui.

La France pontificale (Gallia Christiana) Diocèse de Gap, par Honoré Jean P. Fisquet 1864.