jean charles cazin

Familier de l'école de Barbizon, proche du courant symboliste, le peintre Jean-Charles Cazin (1841-1901) est né à Samer le 25 mai 1841.

Pour information voici ce que l'on pouvait lire en 1897 dans le revue Art et Décoration au sujet de sa disparition.

Revue mensuelle d'art moderne

Un grand deuil frappe l'art français et atteint notre Revue de tout près; et tous ceux qui ont approché le peintre Cazin comprendront par leur propre douleur quelle affliction intime nous a nous-même étreint lorsque nous avons appris que le maître venait de s'éteindre brusquement et solitairement, non loin de la Méditerranée. Ce petit coin de Lavandou était un de ses points de refuge, et il était allé tenter d'y rétablir sa santé, sérieusement ébranlée depuis bien des mois déjà.

Le moment n'est pas maintenant pour nous, — dans le désarroi moral que cause cette disparition — d'étudier la carrière et l'oeuvre de Cazin. Cela a été fait, dans la première année même de cette Revue, de la façon la plus scrupuleuse et la plus judicieuse, et avec l'autorité particulière qui s'attache à la signature, dans une belle étude de notre collaborateur M. Léonce Bénédite, conservateur du Musée du Luxembourg. En repassant ces pages que nous sommes heureux d'avoir pu publier, nous ne verrions rien à y ajouter, et elles nous semblent acquérir, dans le brusque recul qui vient à se produire, quelque chose de définitif. Nous ne voulons ici que dire très simplement notre émotion devant cette mort, et rendre à celui qui s'en va l'hommage de notre respect et de notre affection.

Ce que nous devons dire surtout, c'est qu'il fut un des amis les plus chers et l'un des meilleurs conseillers de la Revue; il s'intéressait vivement à elle et approuvait sa défense d'un art multiple et vivant.

Pour donner un exemple des vues personnelles qu'il avait et qu'il nous communiquait, nous citerons quelques lignes de la lettre qu'il écrivait à notre éditeur à la suite de l'article qu'Art et Décoration lui avait consacré; nous n'y cherchons pas un éloge, qui nous est cependant très précieux, mais l'indication d'un programme que nous nous sommes efforcés de rendre nôtre. « Le premier aspect de ces pages, disait cette lettre, sans lire ni « presque » regarder, me ressemble tellement que je me suis demandé s'il n'y aurait pas une saveur à tirer en laissant chaque artiste souhaiter ces dispositions à sa guise, sans soumettre de précédents. Il en résulterait un intérêt et une diversité de plus, sur lesquels j'appelle votre attention... Nous aurons, je l'espère, dans l'avenir, d'autres occasions de travailler ensemble, ces premiers résultats me poussant à réunir quelques notes... »

M. Cazin nous préparait, en effet, la matière d'une étude consacrée à ses diverses recherches artistiques et à celles de sa famille, à ce centre d'activité d'Equihen, près de Boulogne, dans la contrée d'où Cazin lui-même est originaire, et où il passait avec les siens plusieurs mois de l'année. Curieux de toutes les questions de métiers d'art, il avait entraîné dans sa voie sa femme et son fils Michel; et tous trois travaillaient dans une absolue unité d'inspiration, dans une parfaite communion familiale. Pour Mme Cazin comme pour son fils, Cazin restait le maître vénéré, le guide aimé et redouté, dont les moindres avis étaient des ordres.

On sait que les tableaux de Jean-Charles Cazin ne sont pas seuls à affirmer, dans son oeuvre, le renouvellement de la conception décorative. Ce peintre, suivi par les siens, a été aussi un des rénovateurs de notre art céramique.

Les notes que Cazin disposait pour nous n'ont pu être mises en ordre, mais notre intention demeure, et cet article sur La Famille Cazin sera publié.

Les maquettes de sculpture laissées par Cazin sont aussi nombreuses ; et auprès de la vitrine qui contient quelques-unes de ses céramiques, le Musée du Luxembourg, par suite d'un don de Mme Cazin réalisant une pensée de son mari, vient de s'enrichir d'une admirable tête de femme enveloppée d'un voile, Douleur, fondue dans un bronze assourdi.

Les vastes suites de compositions légendaires et décoratives ont de tout temps attiré Cazin; nous savons que le maître laisse des séries considérables d'études relatives à des cycles entiers sur Jeanne d'Arc, sur Ulysse, sur Judith, dont le premier tableau est célèbre.

Plusieurs de ces projets ont même été mis à exécution, et sont terminés ou presque achevés. Peut-être pourrons-nous un jour grouper toutes ces recherches décoratives, et l'idée directrice de l'oeuvre de Cazin s'en imposera avec plus de puissance.

Cazin, qui était vice-président de la Société Nationale des Beaux-Arts, avait rendu de grands services à cette Société et fait beaucoup pour les qualités originales qui marquèrent sa constitution. C'était lui qui, avec son talent si ouvert, avait eu l'idée de la section des objets d'art, un peu détournée, à vrai dire, de la destination exacte qu'il avait voulue pour elle. Selon lui, en effet, cette section ne devait pas comporter une classe spéciale de sociétaires et d'associés, afin de ne pasabriter fatalement un jour des productions commerciales : elle était créée pour donner asile aux artistes reçus dans les autres sections, peintres, sculpteurs, architectes ou graveurs, et qu'avait tentés, à coté de leurs travaux habituel, l'exercice de quelque métier d'art appliqué. L'exposition des objets d'art au Salon serait ainsi demeurée plus restreinte et d'une saveur plus spéciale. Quoi qu'il en soit, Cazin resta jusqu'au dernier moment Président de celle section, où son autorité en même temps que son équité et sa bienveillance l'avaient fait aimer et respecter de tous, et l'on peut dire qu'il ne sera pas remplacé.

On avait chargé Cazin, il y a quelque temps, d'achever au Panthéon les frises laissées par Puvis de Chavannes à l'état de cartons ; ce travail n'avait pu être encore effectué. Mais on regrette surtout bien vivement que l'on n'ait pas confié à Cazin quelques-unes de ces murailles qu'il eût illustrées avec un sens profond de l'ampleur décorative et une haute émotion, alors que plusieurs n'y ont laissé qu'une oeuvre sans portée véritable.

Il y a quelques années, l'Etat avait commandé à Cazin, pour la Sorbonne, une décoration de salle à manger. Deux panneaux tirés des Fables de La Fontaine, l'Ours et l'Amateur des jardins et la Maison de Socrate, furent exposés au Champ de Mars. Mais le maître voulait laisser là une oeuvre qui l'exprimât pleinement; il reprit ces deux panneaux dont il n'était pas encore satisfait et travailla à la suite de cette décoration. L'ensemble reste malheureusement inachevé.

On se rappelle que l'été dernier Cazin voulut se présenter à l'Académie des Beaux-Arts. L'Académie ne comprit pas que lorsqu'un artiste qui occupe une place si exceptionnelle dans l'art de notre époque manifeste le désir d'entrer chez elle, il y va de sa propre gloire de le recevoir avec enthousiasme, si éloigné du caractère académique qu'ait toujours élé cet indépendant. L'Académie accueillit un talent fort estimable, mais plus jeune, et dont l'introduction sous la coupole ne pouvait avoir la même signification. Cazin avait beau s'y attendre lui-même, ses amis eurent beau voir dans son échec un nouveau triomphe de sa fière personnalité, le maître en éprouva une déception.

Aujourd'hui, il a voulu reposer loin des compétitions et des compromis, seul au-dessus de la mer, sur une hauteur, à Lavandou, à l'endroit même où il s'est éteint. Mais pour tous ceux qui pénétreront son oeuvre, l'influence élevée et pacifiante en subsiste, comme pour tous ceux qui ont connu l'homme, le souvenir de cette mansuétude.

Gustave Soulier.

  • Titre : Art et décoration (Paris)
  • Titre : revue mensuelle d'art moderne
  • Éditeur : Librairie centrale des Beaux Arts (Paris)
  • Date d'édition : 1901