La France en 1868

Le pays que nous habitons et qui forme aujourd'hui la France, s'appelait autrefois la Gaule ; c'était une région distincte dont la nature avait tracé les limites : au nord la mer Germanique et la Manche, au couchant l'océan Atlantique, au midi les Pyrénées et la Méditerranée, au levant les Alpes et le Rhin.

La Gaule garda ce cadre si simple et si parfait pendant tant de siècles qu'il est impossible de les énumérer ; puis des révolutions diverses le lui firent perdre, en même temps qu'elle prenait le nom de France, et aujourd'hui ce nom glorieux est donné à un empire, qui ne comprend que les sept huitièmes du territoire de la Gaule, limités maintenant suivant les conventions politiques, principes et traités de 1815.

La France est bornée au Nord par la mer Germanique et la Manche, depuis Dunkerque jusqu'au cap Saint-Mathieu ; à l'Ouest par le golfe de Gascogne jusqu'à l'embouchure de la Bidassoa ; au Sud Ouest par une ligne qui, partant de l'embouchure de la Bidassoa, irait en suivant à peu près la crête des Pyrénées jusqu'au cap Cerbera; au Sud Est par la Méditerranée, depuis le cap Cerbera jusqu'à l'embouchure de la Roya ; à l'Est par une ligne de convention qui va joindre les Alpes-Maritimes au col de Tende ; par la crête des Alpes-Maritimes, Gottiennes, Graïes et Pennines jusqu'au Grand Saint-Bernard ; par le contre-fort des Alpes de Saint-Maurice ; par le bord méridional du lac de Genève ; par une ligne de convention qui entoure le canton de Genève ; puis, après avoir coupé le Rhône, par une limite tortueuse qui court sur le revers occidental du Jura jusqu'au col des Rousses ; par la crête du Jura jusqu'à Jougne, et le cours du Doubs que la limite coupe deux fois ; par une ligne de convention entre Dôle et Porentruy, entre les cours de l'Ill et de la Birse jusqu'à Huningue; par le cours du Rhin depuis Huningue jusqu'au confluent de la Lauter. Enfin au Nord Est la France est bornée par une ligne de convention qui suit en partie la Lauter et coupe successivement les Vosges au Nord de Bitche, la Sarre au Nord de Sarreguemines, la Moselle au Nord de Sierck, la Meuse au Nord de Givet, la Sambre au Nord de Maubeuge, l'Escaut au Nord de Condé, la Lys au Sud de Menin, l'Yser au Sud de Rousbrugge, enfin le canal de Bergues et la grande Moer pour atteindre la mer au Nord de Zuytcoot.

On verra dans la description les départements frontières, combien ces limites de convention brisées, morcelées, absurdes, ont nui à la grandeur et à la prospérité de la France. La forme de la France ainsi limitée est un hexagone irrégulier dont le côté Nord s'appuie sur la Manche et la mer Germanique dans une longueur de 900 kilomètres, le côté Ouest sur le golfe de Gascogne dans une longueur de 1000 kilomètres, le côté Sud Ouest sur les Pyrénées dans une longueur de 600 kilomètres, le côté Sud sur la Méditerranée dans une longueur de 600 kilomètres, le côté Est sur les Alpes, le Jura et le Rhin dans une longueur de 930 kilomètres, le côté Nord Est sur l'Allemagne et la Belgique dans une longueur de 700 kilomètres.

La région française dans son ensemble ne présente pas un aspect grandiose, excepté au Sud Ouest et au Sud Est, où elle est ceinte par les plus hautes sommités des Pyrénées et des Alpes. Le système de ses montagnes intérieures est peu considérable: jonction de deux grands massifs, il ne se montre ni en longues chaînes ni en vastes groupes, et n'offre en aucune de ses parties des pics qui conservent une neige éternelle; mais il s'étend et se ramifie de toutes parts, soit en montagnes à formes douces et mamelonnées, soit en larges et fertiles coteaux enceignant des vallées riches, mollement accidentées où les eaux coulent abondamment et sans obstacles dans des lits peu profonds et facilement navigables. Une région aussi vaste avoisinée par des mers, bordée par de hautes montagnes, traversée par de grands fleuves, doit présenter une température très-variée, mais qui est généralement la plus modérée de l'Europe, et des produits très-divers, dont les plus renommés sont les vins, les céréales, les huiles, le bois, les métaux, les eaux thermales, etc. Un sol si favorable à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, non-seulement par l'abondance et la multitude des productions, mais encore par le grand nombre et la facilité des communications, un climat doux et salubre, une longue étendue de côtes, une ligne de contact avec le continent dans toute sa largeur, une position admirable entre deux mers, au centre de la véritable Europe, de l'Europe méridionale et civilisée, enfin le génie de ses habitants, qui ont par-dessus tous les peuples modernes l'esprit de sociabilité, et qui semblent chargés providentiellement depuis quinze siècles de la mission du progrès, ont fait de la France le cœur du globe. « Il semble, dit Strabon, qu'une divinité tutélaire éleva ces chaînes de montagnes, rapprocha ces mers, traça et dirigea le cours de tant de fleuves, pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant de la terre. » C'est d'elle que partent le mouvement et la vie; en elle se résument et se fondent les divers modes de civilisation des autres peuples; agricole et industrielle, guerrière et maritime, artiste et savante, elle n'est point exclusive et spéciale, mais universelle comme sa langue, le plus logique des idiomes modernes, et par lequel il semble que les idées doivent passer pour avoir droit de cité. Enfin ce n'est pas seulement par la pensée qu'elle régente l'Europe, elle la domine souvent aussi par les armes, et sa centralité la rend éminemment propre à la guerre offensive. Au Sud elle tient les péninsules Hispanique et Italique comme deux satellites attachés naturellement à suivre ses mouvements ; par la Méditerranée, elle confine à l'Afrique et s'immisce dans les affaires d'Orient; à l'Ouest l'océan Atlantique ouvre carrière à ses vaisseaux pour donner la main au nouveau continent ; au Nord elle touche à l'Angleterre, protégée contre elle par le Pas-de-Calais; enfin à l'Est elle n'est séparée du pays germanique que par ce fossé du Rhin tant de fois franchi par ses armées victorieuses.

Formation territoriale

Depuis les temps les plus reculés, le pays compris entre l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin, portait le nom de Gaule. Il était habité par trois peuples de races distinctes, divisés en nombreuses tribus indépendantes, fédérées ou ennemies: au Sud entre les Pyrénées et la Garonne, les Aquitains, de race Ibérique; au Nord entre la Seine, le Rhin et la mer, les Belges, d'origine germanique ; au milieu, les Galls ou Celtes, les plus anciens habitants du pays ; enfin quelques colonies phéniciennes et grecques avaient fondé Nîmes, Alais, Marseille, la plus florissante et la plus célèbre, Avignon, Arles, etc. sur le littoral de la Méditerranée.

Marseille ayant appelé les Romains en Gaule, ceux-ci s'emparèrent de toute la partie inférieure du Rhône dont ils firent leur province (Provence), s'immiscèrent dans les querelles des peuplades gauloises, et finirent par soumettre tout le pays, environ 50 ans avant J. C.

Après la conquête, la Gaule du midi fut désignée à Rome sous le nom de Gaule Transalpine, par opposition à la Gaule Cisalpine située au Sud des Alpes, pays devenu romain depuis plusieurs siècles ; on lui donnait aussi le nom de Gaule aux braies ou aux bragues du vêtement national de ses habitants, tandis que la Gaule romaine était appelée la Gaule en toge. Quant à la Gaule du Nord, elle était surnommée Gaule chevelue à cause de la longue chevelure que portaient ses populations; c'était un reste des anciennes coutumes de la Germanie.

La Gaule comprit donc alors quatre provinces: la Provence proprement dite, l'Aquitaine, la Belgique et la Celtique.

Auguste la réorganisa en Narbonnaise, Aquitaine, Lyonnaise et Belgique (23 ans avant J. G.). Sous Adrien, elle s'accrut de la soumission de nouvelles peuplades, et fut divisée en Belgique, Germanique, Lyonnaise, Viennoise et Aquitaine. Probus en lit sept provinces; Dioclétien douze; enfin Gratien la partagea en neuf provinces subdivisées en dix-sept gouvernements secondaires qui comptaient cent quinze cités avec leurs territoires; cette organisation fut la dernière que reçut la Gaule (379 après J. C).

La grande invasion des barbares, à la fin du cinquième siècle, détruisit l'empire romain et amena en Gaule l'établissement de trois nouveaux peuples d'origine germanique : les Francs qui s'avancèrent jusqu'à la Somme; les Bourguignons qui occupèrent le bassin du Rhône et celui de la Saône; les Visigoths qui se rendirent maîtres de tout le pays au Sud de la Loire.

Le royaume des Francs s'étendit sur les deux anciennes provinces de Germanie et de Belgique avec une partie de la Lyonnaise; celui des Burgundes comprit le reste de la Lyonnaise, la grande Séquanaise, la Viennoise, et les pays alpins; celui des Visigoths occupa la Narbonnaise, l'Aquitaine et la Novempopulanie.

Sous le règne de Glovis, les Francs battirent les légions de Syagrius à Soissons, et firent disparaître les derniers débris de la domination romaine; la victoire de Vouillé, remportée sur les Visigoths, les rendit maîtres du midi,et les Burgundes, à leur tour, furent soumis à un tribut. Avant de songer à s'étendre vers les Pyrénées et la Méditerranée, Clovis avait définitivement arrêté les invasions barbares sur les bords du Rhin par la bataille de Tolbiac; en sorte qu'à la lin de son règne, les Francs dominaient toute la Gaule.

Le pays fut alors très-confusément divisé en quatre parties principales:

  • la Neustrie, entre la Loire, la Meuse, l'Escaut et l'Océan;
  • l'Austrasie, de la Meuse à l'Escaut, jusqu'au delà du Rhin;
  • la Bourgogne, dans les bassins du Rhône et du Haut-Rhin, tour à tour possédée par les rois de Neustrie et ceux d'Austrasie;
  • l'Aquitaine, de la Loire aux Pyrénées, occupée au Sud Ouest par les Vascons indépendants, et au Sud Est par les Visigoths qui appelèrent leur contrée Septimanie.

A la suite de la bataille de Testry en 687, les Francs Austrasiens renversèrent la domination des Neustriens, conquirent toute la Gaule, et sous le règne de Charlemagne, ils étendirent leur puissance jusqu'à l'Elbe et au Danube. Ce vaste empire ne subsista que quarante-trois ans et fut démembré en 843 par le traité de Verdun. Il forma alors trois grands États distincts :

  • La France, entre l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escaut;
  • la Germanie, sur la rive droite du Rhin ;
  • la Lotharingie, longue bande de territoire irrégulière, située entre les deux pays précédents.

Crédit carte : www.cartesfrance.fr

Nous n'avons pas à nous occuper de la Germanie, qui eut ses destinées particulières; quant à la Lotharingie, pays détaché du cadre naturel de l'ancienne Gaule, il fut perpétuellement disputé par la France et la Germanie, et reconquis incomplètement par la première après huit siècles de lutte persévérante.

Grâce aux querelles des successeurs de Charlemagne, à leur faiblesse, au démembrement de son empire, et aux attaques des Normands, une foule de seigneurs s'étaient rendus complètement indépendants dans le nouveau royaume de France fondé par le traité de Verdun ; il s'était formé au Sud des comtés de Toulouse, de Foix, de Gascogne, d'Aquitaine, etc., se subdivisant en une multitude d'autres petits États inférieurs, seigneuries, vicomtes, etc. Dans le Nord se trouvaient les comtés de Flandre, de Vermandois ; de Bretagne, et dans le même temps, les rois de France se trouvaient réduits à la possession de la seule ville de Laon. En 987, un des grands vassaux de la couronne, Hugues Capet, duc de France, fut proclamé roi ; son petit État qui comprenait seulement l'Ile de France, la Picardie et l'Orléanais devint le domaine royal, et le nom de France qu'il portait exclusivement fut substitué à celui de Gaule pour désigner tous les pays soumis au nouveau roi.

Avec Hugues Capet commence le grand travail de l'unification territoriale de la France ; ce prince et ses successeurs s'efforcèrent de réunir à leur domaine, non-seulement les États féodaux indépendants depuis le traité de Verdun, mais encore ceux de l'ancienne Gaule séparés par le même traité; la réunion des premiers forme toute l'histoire intérieure de notre pays: celle des seconds l'histoire de sa politique extérieure, et cette revendication s'est poursuivie sans relâche depuis huit siècles jusqu'à nos jours.

On trouvera dans chaque département l'historique de sa réunion à la couronne; voici, sommairement, à quelle époque furent réunies les principales provinces :

En 1183, Philippe Auguste obtint par acquisition une partie de la Picardie ; il y ajouta en 1203 la Touraine, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Saintonge et la Normandie, confisquées et conquises sur les Anglais.

Saint Louis réunit en 1229 une partie du Languedoc ; le reste fut acquis en 1270 par son fils Philippe III.

Par son mariage avec Jeanne de Navarre, Philippe le Bel obtint la Champagne et la Brie en 1285; la même année, il fit l'importante acquisition du Lyonnais.

Philippe VI acheta le Dauphiné en 1349.

Charles VII reprit sur les Anglais le Limousin, la Guyenne et la Gascogne en 1453.

Louis XI acquit par héritage la Marche, la Bourgogne en 1479, la Provence, le Maine et l'Anjou en 1487.

François Ier, à son arrivée au trône en 1515, apporta à la couronne son domaine particulier qui comprenait l'Angoumois, le Forez, le Beaujolais; il y ajouta en 1531 le Bourbonnais et le Dauphiné d'Auvergne confisqués sur le connétable de Bourbon, et en 1547 la Bretagne dont il avait épousé l'héritière.

François II conquit en 1552 la Lorraine française dont la possession fut définitivement confirmée à la France aux traités de Westphalie en 1648; il enleva également le Calaisis aux Anglais.

Crédit carte : www.cartesfrance.fr

Henri IV apporta à la couronne son patrimoine composé du Bearn, du Bigarre, de la Basse-Navarre, du comté de Foix et de l'Armagnac en 1590; en 1601, il échangea le Marquisat de Saluées avec le duc de Savoie contre la Bresse et le Bugey.

Sous Louis XIV, le traité de Westphalie (1648) donna à la France l'Alsace; le traité des Pyrénées (1659) l'Artois et le Roussillon; le traité d'Aix-la-Chapelle (1668) la Flandre française; le traité de Nimègue (1678) la Franche Comté.

Louis XV réunit par héritage la Lorraine et le Barrois, et acheta l'Ile de Corse aux Génois.

Les conquêtes faites par la République amenèrent la réunion au territoire français de la Savoie, du comté de Nice, de tous les pays de la rive gauche du Rhin, de la République de Genève et du Piémont.

L'Empire y ajouta la République de Gênes, les duchés de Parme et de Plaisance, la Toscane, les États Romains, le canton suisse du Valais, la Hollande, le cercle de Westphalie et les villes Anséatiques, qui portèrent à cent trente le nombre des départements français.

Le résultat de cette extension gigantesque fut de soulever toute l'Europe contre la France. Aux termes des traités de 1814 et de 1815, elle, dut renoncer à toutes ses conquêtes depuis 1792, et rentrer dans ses anciennes limites, encore ébréchées dans leurs points les plus vulnérables.

Cet état de choses a subsisté jusqu'en 1861; à cette époque, le traité de Turin céda la Savoie et l'arrondissement de Nice à Napoléon III en échange de la Lombardie conquise sur les Autrichiens par nos armes, et la frontière naturelle de la France se trouve ainsi entièrement rétablie du côté des Alpes.

Source : Géographie illustrée de la France et de ses colonies par Jules Verne, Théophile Lavallée, Charles Ernest Clerget, Edouard Riou 1868.