Histoire du Lyonnais, Forez et Beaujolais

Blason région Rhône-AlpesCésar, dans ses Commentaires, parle plusieurs fois des Ségusiens, dont la capitale était Forum Seyusianorum, aujourd'hui la ville de Feurs. En combinant les données fournies par les auteurs anciens, on voit que le territoire de cette nation était borné à l'est par la Saône et le Rhône ; au sud par les montagnes du Vivarais et du Vélais ; à l'ouest, par une branche des Cévennes qui se prolonge entre l'Auvergne et le Forez ; au nord, enfin, par le Maçonnais. C'était à peu de chose près, quant à l'étendue et aux limites, ce qu'on appelle encore le Lyonnais. Cette province est composée de trois petits pays : le Lyonnais proprement dit, le Forez et le Beaujolais. Avant la révolution, elle formait l'un des trente-deux gouvernements de la France ; elle est divisée à présent en deux départements, celui du Rhône et celui de la Loire.

Le sol du Lyonnais est d'une nature très-variée : ici argileux, là granitique et schisteux. L'aspect du pays est en général très pittoresque. Plusieurs chaînes de montagnes d'origine primordiale, formées de gneiss et de micaschiste, le coupent en divers sens. A l'ouest, s'étendent celles de Pierre-sur-Autre, qui séparent le Forez de l'Auvergne et dont le sommet le plus élevé est à 1639 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le mont Pilat borne la province au midi, et projette entre le bassin de la Loire et celui de la Saône une de ses branches, qui sert en même temps de limite au Forez et au Lyonnais. Au nord, une autre chaîne de montagnes moins élevées sépare le Beaujolais du Lyonnais et du Forez, et divise la longue vallée de la Loire en deux plaines bien distinctes, celle du Roannais et celle du Forez.

La Loire, dans son passage d'une plaine à l'autre, ne parvient que difficilement à se frayer une route à travers les rochers. Cette circonstance a donné lieu à une tradition d'après laquelle la plaine du Forez aurait été un vaste lac, jusqu'à l'époque où les efforts du fleuve, secondés par ceux des hommes, seraient parvenus à ouvrir aux eaux une large voie, en rompant leur digue naturelle. Quoi qu'il en soit de cette tradition, commune à tous les pays et à toutes les rivières, c'est certainement un beau spectacle que celui du déchirement de ces masses porphyriques, qui semblent avoir été taillées par des géants. Il existe près de là un autre genre de beauté non moins remarquable, nous voulons parler des rives du Lignon, si fameux par les charmantes créations de l'auteur de l'Astrée : tandis que la Loire, fleuve torrentueux, brise les rochers et couvre ses grèves de cailloux, le Lignon, ruisseau paisible et bordé de frais ombrages, ne roule que du sable, et semble redire encore les tendres complaintes de Céladon.

Sur un autre point nous trouvons le même contraste, à un degré encore plus frappant. Le Rhône impétueux reçoit dans son lit la Saône, rivière si tranquille, qu'en temps ordinaire on a peine à deviner dans quel sens elle coule. Semblable à une jeune fille qui se laisse attirer dans les bras d'un époux, non sans regretter le toit paternel, la Saône, au moment de s'unir au fleuve, parait quitter avec peine ses paisibles coteaux et ses jardins fleuris.

On ne connaît pas l'histoire de cette contrée avant l'arrivée des Romains ; et le long séjour qu'ils ont fait, dès les premiers temps de la conquête, sur le territoire Ségusien a amené la destruction des monuments nationaux qui auraient pu nous servir de guides dans l'étude du passé. On sait seulement que les Ségusiens étaient clients ou alliés des Éduens (Autunois), et par conséquent ennemis des Arverniens (Auvergnats), deux nations qui se disputaient la suprématie dans la Celtique. César rapporte qu'à l'époque d'un soulèvement général de la Gaule contre les Romains, les Ségusiens fournirent un contingent de dix mille hommes à l'armée gauloise, ce qui suppose une population nombreuse. Tout porte à croire, en effet, que cette province fertile, arrosée par deux grands fleuves qui lui permettent de transporter dans les deux mers les produits de son industrie, était déjà très-peuplée.

Peu de temps après la conquête des Gaules, les vainqueurs, frappés du parti qu'on pourrait tirer d'une aussi heureuse situation, établirent au confluent du Rhône et de la Saône, sur le territoire des Ségusiens, une colonie dont les développements et l'influence changèrent bientôt l'aspect du pays. Une ville nouvelle, Lyon (Lugdunum), fut fondée par ordre du sénat, fidèle interprète de la politique du peuple-roi, qui consistait à changer sans violence les habitudes des vaincus, et même à se les attacher par des bienfaits : cette cité devint non-seulement la capitale de la Ségusie, mais encore celle de toute la Gaule celtique, à laquelle elle donna même son nom. Dans le remaniement général des divisions territoriales qui eut lieu alors, la Ségusie, accrue d'une vaste étendue de pays sur la gauche de la Saône, forma l'une des provinces de la première Lyonnaise, et quitta son nom pour prendre celui de son nouveau chef-lieu : elle fut appelée pagus Lugdunensis. Cet état de choses subsista jusqu'à ce que l'invasion des barbares vint disloquer l'empire romain, dont la hiérarchie ecclésiastique conserva seule les divisions territoriales et les traditions. A cette époque, les Bourguignons s'emparèrent du Lyonnais et le réunirent au royaume auquel ils donnèrent leur nom (478) ; mais ce royaume fut bientôt conquis par les rois franks sur les héritiers de Gondebaut (534). Les Sarrasins vinrent à leur tour porter le ravage dans ces contrées, qui restèrent presque désertes jusqu'au moment où parut Charlemagne. Ce prince donna une vie nouvelle au Lyonnais (800) ; malheureusement cette période de prospérité finit avec le règne du grand empereur.

Lors du partage qui eut lieu à Verdun, le 8 août 843, entre les fils de Louis-le-Débonnaire, il fut décidé que le cours de la Saône jusqu'au Rhône, et celui de ce fleuve jusqu'à la mer, serviraient de délimitation générale entre la part de Charles-le-Chauve et celle de son frère aîné, l'empereur Lothaire. Comme les provinces ecclésiastiques de Lyon et de Vienne s'étendaient sur l'une et l'autre rive des deux fleuves, on convint aussi que ces diocèses seraient compris en entier dans les états de Lothaire : l'empereur confia l'administration des pays soumis à son autorité au célèbre Gérard de Roussillon. avec le titre de comte de Lyon et de Vienne. Après la mort de ce prince, ses trois fils se réunirent à Orbe en Suisse, le 22 septembre 856, pour partager ses états. Charles, le plus jeune, eut pour sa part la province et le duché de Lyon, dénomination sous laquelle on comprenait alors les comtés situés entre le Rhône et la Durance. Ce nouvel état prit le nom de royaume de Provence. Charles-le-Jeune étant mort en 863, son royaume fut divisé entre ses deux fils : Louis II eut la Provence proprement dite ; Lothaire-le-Jeune réunit le duché de Lyon à son royaume de Lotharingie.

Lorsque ce dernier mourut, en 869, le partage de ses états donna lieu à de nouveaux troubles. Charles-le-Chauve s'empara de tout l'héritage de son neveu, au préjudice de l'empereur Louis II, qui était alors prisonnier du duc de Bénevent. Le comte Gérard s'efforça de soutenir les droits de son maître ; mais il fut contraint de capituler à Vienne, où Charles-le-Chauve fit son entrée en 870. Aussitôt après la reddition de cette ville, le roi Charles en donna le gouvernement immédiat, avec la haute surveillance de tous les comtés environnants, au comte Boson, frère de Richilde sa seconde femme. A la même époque, il confia l'administration particulière du Lyonnais au comte Guillaume, qui parvint à rendre sa charge héréditaire dans sa famille.

A la mort de Louis-le-Bègue, fils de Charles-le-Chauve, Boson, dont l'ambition croissait avec le pouvoir, et qui avait déjà par prévision épousé Ermengarde, fille de Louis II, se fit proclamer roi au fameux synode de Mantala (879). Il transmit cette dignité à son malheureux fils Louis-l'Aveugle, qui la conserva jusqu'à sa mort, arrivée en 928. Un nouvel usurpateur parut alors sur la scène, et régna sur ces provinces pendant quelque temps : ce fut le marchion Hugues, à qui Louis-l'Aveugle s'était vu forcé d'en confier l'administration. Hugues les céda ensuite à Rodolphe II, déjà roi de la Bourgogne jurane, qui réunit ainsi les deux royaumes de ce nom (cisjurane et transjurane), et les légua en mourant à son fils Conrad-le-Pacifique. Le calme dont jouit le Lyonnais sous la longue administration de ce prince ne fut troublé que par l'invasion des Hongrois, qui ravagèrent le pays vers l'année 939. Conrad transmit à son tour les royaumes de Bourgogne à son fils Rodolphe III ; enfin, après la mort de celui-ci, et par suite de la cession qu'il en avait faite à Conrad-le-Salique, ils furent réunis à l'empire (1032).

Au milieu de ces partages et de ces spoliations, qui avaient si complètement détruit l'unité du territoire français, la province Lyonnaise elle-même perdit aussi la sienne. Avant que Rodolphe II fût devenu, par la cession de Hugues, possesseur de tout le pagus Lugdunensis ou comté de Lyon, il en avait envahi sous Louis-l'Aveugle une portion attenante à ses états, et en avait formé, sous le nom de Comitatus Warezino, un comté qui subsista même après la réunion de tout le pays dans ses mains. Les successeurs du comte Guillaume durent donc se contenter de la partie du comté de Lyon qui n'en avait pas été détachée. Du reste, elle était encore assez vaste ; car elle comprenait tout le pays situé à la droite de la Saône et une grande partie de celui qui était à la gauche du fleuve. Mais insensiblement cette dernière portion fut réduite, et le comté ne se composa plus que du territoire ségusien, qui conserva seul le nom générique de Lyonnais : encore, cette dénomination fut-elle, à proprement parler, restreinte au pays qui environnait Lyon.

A travers les fluctuations de la politique, une seule autorité restait intacte, celle des archevêques de Lyon, dont la hiérarchie, toujours subsistante, avait offert aux populations les garanties d'ordre qu'elles ne pouvaient trouver auprès des chefs laïques ; elles s'attachèrent d'autant plus à ce pouvoir qu'elles y participaient par l'élection. Aussi, lorsque la féodalité eut mis quelque ordre dans le chaos où se trouvait plongée la société, en se substituant tout à fait au pouvoir souverain, les comtes de Lyon se trouvèrent-ils en présence des archevêques, dont quelques uns, issus du sang royal, avaient arraché aux princes bourguignons des privilèges considérables. La lutte s'engagea alors entre les deux puissances rivales (Xe siècle), mais elle était trop inégale pour être dangereuse : les seigneurs purement temporels durent céder à ceux qui réunissaient la mitre à l'épée. Chassés de Lyon, les comtes virent leur fief réduit à une assez faible portion de l'ancien comté dont ils firent les comtés de Forez et de Roannais, comme s'ils eussent voulu se faire illusion à eux-mêmes, et compenser l'étendue par le nombre. Après quelque tentative pour ressaisir leur ancienne autorité, ils quittèrent définitivement le titre de comtes de Lyon, dont ils firent l'abandon à l'archevêque et au chapitre de cette ville en 1173, et ne prirent plus que celui de comtes de Forez, nom emprunté à la principale ville de leur territoire, l'antique Forum Segusianorum. Du reste, il ne fut plus question du comté de Roannais, qui ne parait guère avoir existé que de nom.

Le comte de Forez, isolé de l'empire, dont il n'avait rien à espérer, se jeta alors dans les bras des rois de France ; et ces princes, se faisant un titre de cette soumission, et arguant des termes ambigus des anciens partages, ne tardèrent pas à vouloir porter leurs frontières sur les bords de la Saône. Ils y parvinrent, grâce à la réaction qui s'opéra dans l'esprit du peuple lyonnais contre le pouvoir ecclésiastique. C'est de cette époque que datent les dénominations de France et Empire dont se servent encore les bateliers de la Saône pour désigner les deux rives de ce fleuve.

Nous dirons dans la notice sur Lyon comment s'opéra la révolution qui rattacha pour toujours à la France ce pays si éminemment français. Mais nous devons signaler ici un fait très-curieux, c'est qu'à mesure que le Lyonnais politique perdait terre sur la rive gauche de la Saône, il s'étendait sur la rive droite. D'un côté, une branche cadette des comtes de Forez, établie sur les confins du Maçonnais, se créa par sa persévérance, au détriment de cette province, un apanage assez considérable, qui du nom de Beaujeu, sa capitale, fut plus tard appelé Beaujolais ; de l'autre côté, les comtes de Forez étendirent, soit par alliance, soit par d'autres moyens, leur domination sur une partie du Vivarais, du Vêlais et même de l'Auvergne. Il est vrai que l'esprit féodal, alors dans toute sa force, ne permettait pas de considérer le Beaujolais et le Forez comme faisant partie du Lyonnais ; mais cette assimilation devait avoir lieu plus tard, par l'influence de cette loi providentielle qui a successivement rattaché tous les grands fiefs à la couronne. Toutefois la réunion ne fut complète qu'au XVIe siècle. Alors les rois de France établirent sur ces pays des gouverneurs dont l'administration ramena peu à peu tout à l'unité. Bref, il ne resta plus du Beaujolais et du Forez que des noms servant à désigner des fractions du Lyonnais, agrandi de tout le territoire que les anciens seigneurs de ces pays avaient conquis sur les provinces voisines.

Cet état de choses subsista jusqu'à la révolution, qui laissa d'abord au Lyonnais son antique unité, en le constituant en un seul département sous le nom de Rhône-et-Loire. Mais la révolte de Lyon fit sentir la nécessité de diviser une aussi considérable agglomération d'habitants : par un décret de la Convention le département de Rhône-et-Loire fut partagé en deux, celui du Rhône et celui de la Loire. Conçue dans un esprit purement administratif, cette division ne brisa pourtant pas l'unité de la province dont Lyon est toujours la métropole. Les deux départements du Rhône et de la Loire présentent, comme l'ancien Lyonnais, la forme d'un carré irrégulier, ayant près de vingt-deux lieues de long et quinze de large ; ils sont bornés au nord par le département de Saône-et-Loire, à l'ouest par l'Allier et le Puy-de-Dôme, au midi par la Haute-Loire et l'Ardèche, et à l'est par l'Isère et l'Ain. Le Lyonnais, qui, suivant d'Expilly, renfermait 524000 habitants en 1759, en compte aujourd'hui près d'un million ; la population a donc augmenté en moins d'un siècle d'environ cinquante pour cent Ce million d'hommes est réparti sur une superficie de 781000 hectares, dont 400000 environ appartiennent au Forez, et 179000 au Beaujolais. D'après le ministre Necker, les impôts payés par les habitants du Lyonnais s'élevaient, en 1784, à environ dix-neuf millions de livres ; en 1831, le produit des contributions de toute nature prélevées par l'état, dans les départements du Rhône et de la Loire, a donné 33820322 francs L'ancienne généralité était divisée, avant la révolution, en cinq élections siégeant à Lyon, Villefranche , Roanne , Montbrison et Saint-Étienne , villes qui ont été érigées depuis en chefs-lieux d'arrondissement. En ce qui touche l'administration de la justice, le Lyonnais était régi par le droit écrit, et son présidial, établi en 1552, ressortissait au parlement de Paris.