Ruines du château fort de Montfort-sur-Risle

La voie antique de Lillebonne à Lisieux et Évreux, passait sur le territoire de Montfort. Il y a quelque probabilité que des habitations se groupèrent de bonne heure le long de ce chemin. A quelque distance au-delà de l'église et des dernières maisons agglomérées du bourg, du côté de Glos, on a trouvé, dans une cour, de nombreuses fondations qui ont résisté aux efforts des ouvriers chargés de les détruire. Je ne puis croire que des maçonneries si solides aient appartenu à de simples maisons du moyen-âge, et, quoique les fouilles n'aient, à ma connaissance, amené aucune découverte caractéristique, je suis porté à leur assigner une origine romaine.

Sous la période normande, Montfort avait acquis de grands développements : c'était une ville défendue par une forteresse redoutable. Sans doute il devait beaucoup aux hommes du Nord; mais son importance a dû précéder leur établissement dans la Neustrie. En effet, dans la Chronique du Bec, Montfort est désigné par les mots « velus castrum » , vieille forteresse, vieux retranchement. P. D'Hosier, généalogiste de la famille de Guiry, dit que , « sous le règne de Louis-le-Bègue, c'est à dire de 877 à 879, Louis de Guiry, grand chambellan du roi, avait été chargé, dans une expédition contre les Normands, de commander plusieurs seigneurs du Vexin. Pendant que son frère Christophe de Guiry, à la tête des archers, tombait sur le champ de bataille, Louis de Guiry fut fait prisonnier et conduit au château de Montfort-sur-Risle » Nous n'invoquerons pas ce fait, évidemment controuvé, pour justifier l'origine franque du château de Montfort. Je ne sais si l'on ne pourrait pas hasarder l'hypothèse que la forteresse primitive occupa l'emplacement appelé Vieux-Montfort, à Appeville-Annebaut. Dans tous les cas, le château dont nous voyons les ruines fut construit ou achevé par Hugues III, de Montfort, qui vivait au commencement du douzième siècle.

Le premier possesseur connu de ce domaine fut Toustain ou Turstin de Bastembourg. Il était fils d'Anslech ou Hanlet, régent du duché avec Bernard le Danois. Peut-être reçut-il Montfort de son père. Plusieurs écrivains ont avancé qu'il le tenait de sa femme Auberée. Toustain, dont la sœur Durande avait épousé Turketil, frère de Turouf de Pont-Audemer, laissa plusieurs enfants :

  • Hugues à la Barbe, seigneur de Montfort
  • Guillaume Bertrand, tige des seigneurs de Briquebec
  • Robert Bertrand, dit le Tort, fondateur du prieuré de Beaumont-en-Auge
  • Gisle, femme de Giroie, seigneur de Montreuil et d'Echaufour
  • et Guillaume, troisième abbé du Bec.

Hugues à la Barbe prit une part active dans les troubles qui désolèrent la Normandie, après la mort du duc Robert, arrivée en 1035. Au milieu des sanglants désordres de cette époque, la guerre s'éleva entre lui et Walkelin de Ferrières. En vain les plus hauts personnages tentèrent de s'interposer entre ces deux chevaliers également braves et puissants : ils en vinrent aux mains. Le combat fut si acharné, que tous les deux restèrent sans vie sur le champ de bataille, avec beaucoup de leurs amis.

L'aleu de Montfort, que l'on appelait indistinctement l'honneur ou le comté de Montfort, passa alors dans les mains de Hugues II, fils de Hugues à la Barbe. Ce seigneur, héritier de la bravoure de son père, fournit au duc Guillaume, pour l'expédition d'Angleterre, 50 navires et 69 hommes d'armes, et assista à la bataille d'Hastings, où il combattit avec intrépidité. Aussi, après la conquête, reçut-il de la munificence royale 114 manoirs dispersés dans divers comtés. Il fut l'un des seigneurs auxquels Guillaume confia l'Angleterre, à son départ pour la Normandie, en 1067. Il était spécialement chargé, avec Odon, évêque de Bayeux, de la défense de Douvres. Sur la fin de ses jours, Hugues II embrassa la vie religieuse dans l'abbaye du Bec, où il mourut. De son premier mariage avec une fille de Richard de Beaufou, était née une fille qui épousa Gislebert de Gand; et, d'une deuxième femme, il avait eu Hugues III et Robert de Montfort.

Hugues III , comte de Montfort, a peu occupé les chroniques. Tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il entreprit un voyage en Terre-Sainte, et qu'il y mourut.

La vie de Robert paraît avoir été plus remplie d'événements. En 1098, il commandait, dans le Maine, l'armée de Guillaume-le-Roux. Celui-ci, au moment de la conclusion de la paix, lui ordonna de prendre possession de la tour du Mans, avec quelques autres forteresses, et mit sous ses ordres 700 hommes d'élite, couverts de cuirasses, de casques et d'une armure complète. Dans l'automne de 1106, Robert de Montfort tenait le parti d'Henri 1er contre le duc Robert; mais il paraît qu'il abandonna bientôt le roi d'Angleterre, car, l'année suivante, ce prince l'appela en jugement devant ses grands vassaux, comme ayant violé sa foi. Pour se soustraire au danger qui le menaçait, Robert abandonna toutes ses terres au roi, sollicita la faculté d'aller à Jérusalem, et partit avec quelques compagnons. Il trouva Boëmond dans la Pouille, et y reconnut avec joie plusieurs de ses compatriotes. Boëmond, qui rassemblait à ses frais un grand nombre de troupes pour combattre l'empereur, l'accueillit avec les plus grands honneurs, et, ne sachant pour quelle cause il avait quitté sa patrie, le plaça dans un poste élevé, parce qu’il avait été maréchal héréditaire de Normandie. Mais, au siége de Durazzo, ce comte, gagné par l'empereur, compromit par ses manœuvres la réussite de l'opération, et l’armée fut dispersée. Robert ne jouit pas longtemps des fruits de sa trahison, et, comme Hugues, son frère aîné, il mourut avant de revoir la Normandie.

Comme Hugues et Robert n’avaient point laissé d’enfants, leurs domaines échurent à Gislebert de Gand , dont le fils Hugues reprit le nom de Montfort. Celui-ci, en 1112, par l'entremise d'Henry Ier, épousa Adeline, fille de Robert de Meulan , sire de Pont-Audemer, puis, en 1122 , entra dans la ligue de ses beaux-frères contre son protecteur. On a vu ce qui en arriva : le roi d'Angleterre brûla la ville de Montfort, et, avant un mois de siège, s'empara de la tour du château, qui seule avait résisté, confisqua les biens de son vassal et le retint quatorze ans dans les fers. J’ai dit aussi que Waleran de Meulan, à la mort d'Henri Ier, occupa le château de Montfort, dont la possession lui fut assurée, en 1141 , par Geoffroi comte d’Anjou.

Hugues IV, en recouvrant la liberté, était rentré dans une partie de ses biens. Instruit par ses malheurs passés, il ne paraît pas avoir appelé ses vassaux à de nouveaux combats. Il n’est plus cité que pour des libéralités envers les religieux. En 1147, en présence de ses barons, et du consentement de sa femme et de ses fils Robert et Waleran, il donna à l'abbaye du Bec l'église de Saint-Himer avec toutes ses dépendances et les revenus de ses prébendes, à la charge d'y établir des chanoines.

Robert, fils aîné de Hugues IV, voyait avec peine la ville et forteresse de Montfort au pouvoir de son oncle Waleran : il résolut de les lui arracher parla force des armes. Dans une entrevue qui eut lieu entre eux, auprès de Bernay, en 1153, il fit Waleran prisonnier, et le retint dans la forteresse d'Orbec, jusqu’à ce qu’il lui eût arraché un consentement de restitution. L'année suivante, le sire de Pont-Audemer voulut essayer de se remettre en possession de Montfort; mais il fut mis en fuite par son neveu, qui jouit enfin paisiblement du comté de ses pères.

En 1173, nous retrouvons encore Robert de Montfort parmi les seigneurs qui passèrent à la cour du roi de France, avec le prince Henri, révolté contre son père Henri II, roi d'Angleterre.

Jean-sans-Terre, qui savait mieux voyager que combattre, était à Montfort le 29 octobre et le 7 décembre 1201; le 12 et le 13 mars, le 1er avril et le 18 octobre 1202; le 8, le 9, le 25 et le 26 avril, le 20, le 21, le 23, le 24, le 25, le 23, le 29 et le 30 juillet, le 27 et le 28 août, le ier et le 2 octobre 1203. Ces voyages se rattachaient sans doute au projet de détruire la forteresse : Guillaume Le Breton nous apprend, en effet, qu’il la ruina, avec celles de Moulineaux et de Pont-de-l'Arche.

Des documents de cette époque mentionnent un Hugues et un Guillaume de Montfort, probablement fils de Robert. Comme le sire de Pont-Audemer, ils restèrent attachés à la cause angle-normande; aussi furent-ils également punis par Philippe Auguste, qui confisqua le comté de Montfort. Cette famille, dépouillée de ses domaines en Normandie, continua de figurer en Angleterre jusqu’en 1367, époque où leurs propriétés furent partagées entre les héritiers de Pierre de Montfort, dernier baron de ce nom.

Les comtes particuliers de Montfort avaient un vicomte qui exerçait sa juridiction au chef-lieu de leur seigneurie. Le cartulaire de Préaux nous apprend qu’au commencement du règne de Guillaume-le-Conquérant, cette fonction était remplie par Guillaume, seigneur de Câtelon. La réunion du comté de Montfort au domaine de la couronne paraît avoir amené la suppression de la vicomté. Elle n'existait plus en 1340, car Philippe de Valois, en donnant à Pierre de Lyons la sergenterie de Montfort, dit qu’elle était assise, partie en la vicomté du Pont-Autou, partie en celle du Pont-Audemer. Toutefois, elle fut rétablie plus tard, puis définitivement supprimée par édit du mois de décembre 1741.

On a vu que le roi Jean avait abandonné, en 1353, la vicomté de Pont-Audemer à Charles-le-Mauvais. Sous la domination de ce prince, Montfort, qui faisait partie des domaines concédés, fut sans doute dévasté plus d'une fois, mais surtout en 1357, par les Navarrois, qui, de Pont-Audemer, avaient poussé jusqu’à Glos. L'occupation anglaise fut encore une époque désastreuse pour Montfort, qui se trouva exposé à toutes sortes de violences. Au milieu du désordre général, presque tous les titres constitutifs des redevances féodales furent brûlés ou détruits. Des lettres patentes du roi Louis XI, du 20 février 1463, autorisèrent Jean de Tournebus, seigneur de Beaumesnil et de Glos-sur-Risle , propriétaire de tous temps et d'ancienneté des moulins situés en la ville et pays de Montfort, à procéder à une enquête pour rétablir ses anciens droits. Il fut constaté par l'information, dont les résultats furent sanctionnés par un jugement du 18 novembre 1464, que « tous les hommes résséans et demeurans en la ville de Montfort, tant boulangers que autres, et tous autres qui voudraient y venir vendre et distribuer pain à autre jour que au jour de marché ou de la foire Bougy, étoient sujets, sous peine de forfaiture, moudre leurs grains ès moulins de Beaumesnil, sis audit lieu.». Il n’y avait d’exception que pour « les demeurans audit Montfort, qui étaient hommes résséans et tenans des fiefs des Crottes et de la Motte, qui devoient aller moudre leur grain dont ils faisaient pain pour leur étorement », les premiers aux Neufmoulins, les seconds au Moulin-au-Comte.

La déposition des témoins nous fait encore connaître d'autres faits , qu'il n'est pas inutile de consigner ici :

  • Les demeurans en la ville de Montfort et bourgade d'icelle seulement, usans de brasserie de ceivoises, bières et autres tels breuvages, ne pouvoient aller moudre le grain qu'ils employaient, ailleurs qu'aux moulins de Beaumesnil. Soixante ans auparavant, le seigneur avait pris à forfaiture certain nombre de barils de cervoise, que vendait un habitant, sans avoir payé la moulte du grain dont il s’était servi;
  • Tous les résséans du seigneur de Beaumesnil, et par espécial les demeurans sur l'héritage qui avait été baillé par le roi audit seigneur, il y avoit près de cent cinquante ans, ès paroisses de Montfort, Saint-Paul-de-la-Haie , Meville, Touville et Brestôt, estoient sujets au baon des dits moulins, et les non résséans devaient émouter au champ;
  • Si aucun boulanger du dehors venoit vendre du pain à Montfort, à autres jours que les marchés et la foire Bougy, la permission ne lui en était accordée que lorsque les boulangers de la ville avaient vendu le leur; et encore ne le pouvait-il sans composition au seigneur ou à son fermier des moulins. Cette composition consistait à payer double moulte.

Un témoin affirme qu’il se souvenait bien que sept boulangers de Montfort étaient sujets , eux et leurs semblables, à aller moudre leur grain aux moulins de Beaumesnil. Cette déposition peut faire apprécier, jusqu’à un certain point, l'ancienne importance de Montfort. A une époque où chaque profession n'était pas envahie, comme de nos jours, par de nombreux concurrents, l'existence simultanée de plus de sept boulangers, sans compter ceux qui venaient du dehors, indique une assez forte population. Maintenant, pour cinq cent soixante-et-onze habitants, il existe à Montfort trois boulangers. En adoptant ces deux chiffres pour bases, et en fixant à douze le nombre des boulangers de Montfort au quinzième siècle, on trouverait une population de 2,284 âmes, qui pourrait bien être élevée à près de 3,000 , si l’on voulait faire la part de la différence des temps.

A différentes reprises, les rois de France avaient aliéné, à charge de rachat, quelques parties de leurs domaines de Montfort : il en avait été ainsi de la prévôté de cette ville. En 1543, elle était possédée par Nicolas du Buisson. Sept ans plus tard, elle passa à l'amiral d'Annebaut, avec tous les domaines de la vicomté, par suite d'un échange avec Henri II. Depuis cette époque, Montfort eut les mêmes seigneurs qu'Appeville-Annebaut, jusqu'en 1784, que la vicomté rentra dans le domaine de la couronne.

Les maisons du bourg étaient en franche bourgeoisie, et relevaient du roi, dont les droits directs s'étendaient sur les trois quarts de la commune. Le dernier quart était tenu du fief des Crottes, du fief de la Motte et du fief de Fontainecourt. Les habitants n'étaient soumis qu'à des rentes en argent, assez minimes.

Montfort possédait autrefois un petit hôpital, qui était encore sur pied en 1488. En remplacement de l'ancienne chapelle Saint-Nicolas, qui avait été fondée dans le château, et dont les fonds étaient unis à la cure dès le treizième siècle, on en construisit, sous le titre de Notre-Dame, une autre à laquelle Charles VII et Louis XI attachèrent quelques revenus en 1458 et 1469. En 1615, Bernard Potier de Blerencourt, baron d'Annebaut, d'accord avec sa femme, Charlotte de Vieux-Pont, donna cette chapelle aux pères de l'Oratoire, qui en avaient déjà le brevet du roi, en date du 1er janvier de la même année, à condition d'y vivre en communauté, au nombre de huit. Ces frères s’y établirent, moyennant quelques fonds qu'ils obtinrent de Blérencourt et de divers particuliers, et occupèrent aussi la cure, qui était sous le patronage de l'abbaye du Bec; mais, n'ayant pu y demeurer que deux, ils se retirèrent le 18 janvier 1638. L’année suivante, par acte du 24 janvier, Blérencourt et sa femme , pour satisfaire au désir du roi, qui voulait que la chapelle fut conservée et à la dévotion particulière qu’ils avaient à l'égard des dites religieuses des Dix-Vertus, firent un accord avec les Annonciades de Gisors, qui, après avoir obtenu le consentement de l'archevêque et le brevet du roi, prirent possession, le 12 mai, de la maison que les pères de l'Oraloire avaient habitée. Les conditions de leur admission étaient qu'elles résideraient au nombre de dix-huit; qu'elles célébreraient le service divin suivant la règle de leur ordre; qu'elles recevraient gratuitement, et sans dot, une fille pour y faire profession, à la présentation des fondateurs ; qu'enfin elles prieraient pour eux et pour le roi. Des lettres patentes de 1656 confirmèrent cet établissement, qui subsista jusqu'en 1750, sous la direction des Cordeliers. Alors, les religieuses quittèrent la communauté, sur les obédiences du seigneur archevêque de Rouen...

Source : Essai historique, archéologique et statistique sur l'arrondissement de Pont-Audemer par Alfred Canel 1834.

Localisation et informations générales

  • identifiant unique de la notice : 40543
  • item : Ruines du château fort de Montfort-sur-Risle
  • Localisation :
    • Haute-Normandie
    • Eure
    • Montfort-sur-Risle
  • Code INSEE commune : 27413
  • Code postal de la commune : 27290
  • Ordre dans la liste : 15
  • Nom commun de la construction : 3 dénomiations sont utilisées pour définir cette construction :
    • château
    • fort
    • château fort
  • Etat :
    • Etat courrant du monument : vestiges (suceptible à changement)

Dates et époques

  • Périodes de construction :
    • La construction date principalement de la période : 11e siècle
  • Date de protection : 1937/09/13 : inscrit MH
  • Date de versement : 1993/09/15

Construction, architecture et style

  • Materiaux:
    • non communiqué
  • Couverture :
    • non communiqué
  • Materiaux (de couverture) :
    • non communiqué
  • Autre a propos de la couverture :
    • non communiqué
  • Etages :
    • non communiqué
  • Escaliers :
    • non communiqué
  • Décoration de l'édifice :
    • non communiqué
  • Ornementation :
    • non communiqué
  • Typologie :
    • non communiqué
  • Plan :
    • non communiqué

Monument et histoire du lieu

  • Eléments protégés MH (Monument Historique) :
    • Notre base de données ne comprend aucun élément particulier qui fasse l'objet d'une protection.
  • Parties constituantes :
    • non communiqué
  • Parties constituantes étudiées :
    • non communiqué
  • Utilisation successives :
    • non communiqué

Autre

  • Divers :
    • Autre Information : propriété d'une personne privée 1992
  • Détails : Château-fort (ruines) (cad. B 337) : inscription par arrêté du 13 septembre 1937
  • Référence Mérimée : PA00099490

photo : Association Montfort Culture et Patrimoine