Histoire des templiers

Près de sept cents ans se sont écoulés depuis que les bûchers allumés par le Pape Clément V, ont dévoré le premier ordre militaire que la Religion eût institué pour la conservation de ses plus chers, de ses plus augustes monuments.

Dans ce long intervalle de temps, la vérité a été obscurcie, étouffée, et la voix des siècles est restée muette dans la crainte d'offenser de grands noms et un grand pouvoir, mais enfin leur innocence, attestée par les actes même ; de leur procès, n'est plus un problème et la Tragédie qui vient de consacrer ce grand événement par un grand spectacle, sera tout-à-la-fois un moment précieux pour la vertu opprimée et honorable pour les lettres.

Comment se fait-il que des hommes instruits puissent avancer aujourd'hui que la destruction de l'Ordre des Templiers est l'un des plus obscurs évènements de l'histoire moderne ? Et que par une assertion semblable ils remettent pour ainsi-dire en question l'innocence de tant d'illustres victimes ? Cet ordre possédait des richesses immenses, ces richesses allument la cupidité du monarque Je plus avare, qui se soit assis sur le trône de la France ; pour s'en emparer il faut imputer des crimes à ceux dont elles sont la propriété.

Pour dérober à la multitude l'horrible iniquité d'une semblable proscription, pour rendre des innocents suspects aux yeux d'un peuple crédule, il faut choisir de préférence des crimes dont l'action outrage directement les objets de son culte et heurte le plus sensiblement ses préjugés. Après avoir pris l'impiété pour motif de l'accusation, il faut prendre l'intérêt du ciel pour motif de la punition et rien de plus facile quand on a, comme Philippe le Bel dans sa dépendance, un pape dont l'opinion entraînera celle de tous les peuples. Qu'y a-t-il donc d'obscur dans mie semblable intrigue ? Et n'est-il pas un peu tard de chercher à jeter du louche sur des faits dont on ne doutait déjà plus au quatorzième siècle. Mais n'anticipons point sur les événements et procédons par ordre : cet ouvrage peut-être classé en trois parties :

  • la première, l'époque et l'origine des Templiers,
  • la seconde, leurs exploits,
  • la dernière leur fin déplorable.

Leur ordre ne subsista pas deux cents ans, il commença en 1118 et fut aboli en 1312. Il prit naissance à Jérusalem : quelques chevaliers hommes nobles et craignant dieu, se dévouèrent à son service, entre les mains du patriarche, et promirent de vivre perpétuellement dans la chasteté, l'obéissance et la pauvreté comme des chanoines.

Les deux principaux étaient Hugues des Païens et Geoffroi de Saint-Aldemar (Dupuy dit Geoffroi de St. Aumer et ajoute que les noms des sept autres fondateurs sont ignores), et comme ils n'avaient ni église, ni habitation certaine, le roi de Jérusalem, Baudouin II, leur donna un logement dans le palais qu'il avait près le temple ; de-là leur vint le nom de Templiers. Les chanoines du temple leur donnèrent une place près ce palais pour y bâtir les lieux réguliers ; le roi et les seigneurs, le patriarche et les prélats leur donnèrent quelque revenu de leurs domaines pour leur nourriture et leur vêtement. Leur première promesse et le premier devoir qui leur fut imposé par le patriarche et par les autres évêques, pour la rémission de leurs péchés, fut de garder les chemins contre les voleurs et les partisans, principalement pour la sûreté des pèlerins de la terre sainte, contre les infidèles, dans la Palestine.

On voit que les Templiers commencèrent d'une manière assez obscure.



Laon, Oratoire des Templiers

Au bout de dix. ans, ils n'étaient encore que neuf. Ce fut à cette époque. en 1128, que le cardinal Mathieu, évêque d'Albane et légat du pape en France, tint un concile à Troyes, où il appela St.-Bernard. Il n'est pas inutile de dire que le St. Abbé s'en excusa d'abord par une lettre où après avoir marqué qu'il avait été retenu par une fièvre aiguë, il ajoute : « C'est à nos amis à juger si cette cause de demeure est juste, eux qui sans admettre aucune excuse, veulent, sous prétexte d'obéissance , me traîner tous les jours de mon cloître dans les villes et trouvent mauvais que je leur dise avec l'épouse : j'ai ôté ma tuniqué, comment la reprendrai-je ? j'ai lavé mes pieds, comment les salirai-je ? Ces affaires pour lesquelles on veut interrompre mon silence, sont faciles ou non. Si elles sont faciles on peut les faire sans moi, si elles sont difficiles je ne puis les faire ; à moins qu'on ne me croit capable de ce qui est impossible aux autres. S'il est ainsi je suis le seul, ô mon dieu ! en qui votre jugement s'est trompe en appellant à la vie monastique un homme si nécessaire au monde, et sans qui les évêques ne peuvent traiter leurs affaires. » Il ne laissa pas de venir au concile qui se tint à Troyes, le 13 janvier 1128. Le légat Mathieu y présidait, puis Rainald, archevêque de Reims, Henri de Sens, et les évêques de Chartres, de Soissons, de Paris, de Troyes, d'Orléans , d'Auxerre, de Meaux, de Châlons, de Laon, de Beauvais, en tout treize. Il y avait aussi plusieurs abbés a ce concile : Rainald de Vezelai, qui la même année devint archevêque de Lyon, les abbés de Citeaux, de Pontigny, de Clairvaux (qui était St. Bernard) de trois fontaine , de St. Denis de Reims, de St. Etienne de Dijon et de Molesme. Il y avait deux docteurs fameux, Alberic de Reims et Fouger : entre les laïques, Thibault comte de Champagne (dont on a des poésies charmantes) le comte de Nevers et Hugues des païens, grand maître de la nouvelle milice du Temple, avec cinq de ses confrères.

Ces six templiers se présentèrent au concile de Troyes et y exposèrent autant que leur mémoire leur put fournir, l'observance qu'ils avaient commencé de garder en ce nouvel ordre militaire. Le concile jugea à propos de leur donner une règle par écrit, afin qu'elle fut plus fixé et mieux observée, et ordonna qu'elle serait dressée par l'autorité du pape et du patriarche de Jérusalem. On en donna la commission à St. Bernard et il la fit écrire par un nommé Jean de St. Michel.

Nous avons la règle qui porte ce nom, divisée en 72 articles, mais dont plusieurs ont été ajoutés depuis la multiplication de l'ordre et même longtemps après. Avec cette règle le pape Honorius et le patriarche Etienne leur ordonnèrent l'habit blanc : car jusques-là ils n'en avaient point de particulier. Voici les articles de leur règle qui paraissent les plus originaux :

« Les chevaliers du Temple entendront l'office divin tout entier, du jour et de la nuit ; mais quand leur service militaire les empêchera d'y assister, ils réciteront treize pater pour matines, sept pour chacune des petites heures et neuf pour vêpres. » « Pour chacun de leurs confrères morts, ils diront cent pater pendant sept jours, et pendant quarante jours on donnera à un pauvre la portion du mort. Ils mangeront gras trois fois la semaine, le dimanche, le mardi et le jeudi : les quatre autres jours ils feront maigre et le vendredi en viandes de carême, c'est-à-dire, sans œufs ni laitages. Chaque chevalier pourra avoir trois chevaux et un écuyer, ils ne chasseront ni à l'oiseau, ni autrement. »

Tels furent donc les commencements de l'ordre des Templiers, le premier de tous les ordre» militaires et c'est la première fois que l'on a essayé d'allier la vie monastique avec la profession des armes. Hugues des Païens et les autres templiers avaient été envoyés en Occident par le roi de Jérusalem et les seigneurs de son royaume, pour exciter les peuples à venir au secours de la terre sainte, principalement au siège de Damas qu'ils avaient résolu. Ils revinrent l'année suivante 1129, et amenèrent un grand nombre de chevaliers nobles.

Etienne, patriarche de Jérusalem, qui confirma la règle des Templiers, succéda cette année (1128) à Gormond qui assiégeant un château près de Sidon, gagna la maladie, dont il mourut, après avoir tenu le siège de Jérusalem environ dix ans. Etienne qui lui succéda, était du pays Char train, noble et parent du roi Baudouin ; quoiqu'il eût étudié dans sa jeunesse, il porta les armes et fut vicomte de Chartres : ensuite il se rendit moine à St.-Jean de la Vallée, en la même ville et eu fut abbé. Étant venu en pèlerinage à Jérusalem, il attendait l'occasion de repasser en France, quand il fut élu patriarche de Jérusalem d'un consentement unanime du clergé et du peuple. Il était de bonnes moeurs, mais haut, jaloux de ses droits et ferme dans ses résolutions : dès qu'il fut sacré, il commença à avoir des différents avec le roi, prétendant que la ville de Joppé lui appartenait et même Jérusalem depuis la prise d'Ascalon, mais sa mort termina promptement ces disputes, car il ne tint le siège de Jérusalem que deux ans.

On voit que l'ordre des Templiers commençait à se, rendre formidable, que le patriarche Etienne qui avait confirmé la règle de ces chevaliers, luttait déjà contre l'autorité du roi; premiers soupçons, premières craintes contre cet ordre militaire et religieux, que sera ce donc lorsqu'il réunira le pouvoir de la richesse à -elui de la religion et des armes ?

Huit ans après et vers l'an 1136, St. Bernard qui était un des plus savants hommes de son siècle, écrivit une exhortation aux Templiers, à la prière de Hugues, leur premier maître ; l'ordre s'était prodigieusement accru :

C'est, dit St. Bernard, un nouveau genre de milice inconnu aux siècles précédents où l'on joint les deux combats contre les ennemis corporels et contre les spirituels ; Il n'est pas rare de voir de braves guerriers, le monde est plein de moines, mais il est merveilleux d'avoir allié l'une et l'autre profession. Il dit ensuite que personne ne peut aller au combat avec plus de confiance que ceux qui sont assurés de remporter la victoire ou le martyre en mourant pour la cause de Dieu. Il marque que dans les combats ordinaires on met son âme en péril, si la cause de la guerre n'est juste et l'intention droite dans le guerrier et il n'approuve pas même la victoire de celui qui tue pour sauver sa vie. (J'ai peur que depuis St.Bernard il n'y ait beaucoup de gens damnés), mais il soutient que la guerre contre les infidèles est agréable à Dieu, ajoutant toutefois : il ne faudrait pas tuer les païens même, si on pouvait les empêcher par quelque autre moyen de trop insulter aux fidèles ou de les opprimer.

Cette opinion théologique de St.Bernard paraîtrait presque l'opinion d'un philosophe de ce siècle-ci, et je l'ai trouvée trop curieuse pour ne pas la citer.

Il décrit ainsi la vie des chevaliers du Temple : « ils obéissent parfaitement à leur supérieur; ils évitent toute superfluité dans la nourriture et le vêtement. Ils vivent en commun dans une société agréable, mais frugale, sans femmes ni enfants, sans posséder rien en propre, pas même leur volonté. »

(On voit qu'après 18 ans d'institution et devenus assez nombreux, les Templiers n'avaient pas encore mérité, de l'aveu de St.-Bernard, qu'on fit un proverbe de leur talent pour boire. Ils s'en rendirent peut-être dignes par la suite, mais quel est l'ordre devenu riche et puissant qui ne se soit livré aux plaisirs que procurent la richesse et le pouvoir ? Encore est-il permis d'examiner si cette espèce d'accusation ne date pas du procès de ces fameux chevaliers, et n'a pas été imaginée pour les rendre odieux.) St.Bernard continue :

« Ils ne sont jamais oisifs, ni répandus au dehors par curiosité, mais quand ils ne marchent point à la guerre, ce qui est rare, ils raccommodent leurs armes ou leurs habits, ou les mettent en ordre, ou font enfin ce que le maître leur ordonne. Une parole insolente, un ris immodéré , le moindre murmure ne demeure point sans correction. Ils détestent les échecs, les dez, la chasse et la fauconnerie ; ils rejettent avec horreur les bouffons, les charlatans, les chansons ridicules et les et spectacles. (On voit qu'ils n'étaient pas de notre siècle) Ils coupent leurs cheveux, se baignent rarement, sont pour l'ordinaire négligés, couverts dé poussière et brûlés du soleil. A l'approche du combat ils s'arment de foi au dedans et de fer au dehors, sans ornement sur eux ni sur leurs chevaux, ils se préparent à l'action avec toute sorte de soin et de prévoyance, mais quand il est temps, ils chargent vigoureusement l'ennemi sans craindre le nombre ni la fureur des barbares, se confiant non en leurs forces mais en la puissance du dieu des armées, ainsi ils joignent ensemble la douceur des moines et la valeur des soldats. Et ensuite : ce qui se passe à Jérusalem excite tous les peuples à y prendre part, et ce qu'il y a de plus consolant c'est que la plupart de ceux qui s'enrôlent à cette sainte milice étaient des scélérats , des impies, des ravisseurs, des sacrilèges, des homicides, des parjures, des adultères. Ainsi leur conversion produit deux biens, d'en délivrer leur pays et de secourir la terre sainte. »

On sait que l'ordre des Templiers n'est pas la première et la seule association illustre qui ait compté des bandits dans son sein, il suffit pour s'en convaincre de lire l'histoire Romaine de Rollin. Celte circonstance à part, il est difficile de trouver un plus intrépide apologiste des Templiers, que St. Bernard, dont le suffrage était d'un grand poids pour son siècle et peut l'être pour le nôtre.

Montrons notre impartialité et citons un trait des Templiers qui n'est pas à leur gloire. Vers l'an 1173, il y avait en Phénicie un prince des assassins qui témoignait être désabusé de la doctrine de Mahomet et vouloir embrasser la religion Chrétienne. Il envoya un des siens à Amauri III, roi de Jérusalem, lui faire des propositions secrètes dont la principale était : que si les Templiers qui avaient des châteaux près de son état, (on voit qu'en peu de temps ils avaient acquis de grands biens) voulaient remettre deux mille écus d'or que ses sujets leur payaient tous les ans comme une espèce de tribut et les traiter charitablement désormais, ils se feraient baptiser. Le roi Amauri reçut avec joie cette ambassade et leur accorda la décharge des deux mille écus, résolu d'indemniser lui même les Templiers s'il était besoin. Après donc avoir retenu long-temps l'envoyé du prince des assassins il le renvoya avec un de ses gardes pour le conduire. Mais quand il eut passé Tripoli, comme il était prêt à entrer sur les terres de son maître, il survint des Templiers l'épée à la main qui tuèrent cet envoyé sans aucun égard à la foi publique ni à la sauvegarde du roi.

Ce prince l'ayant appris, entra dans une furieuse colère et assembla les seigneurs qui furent tous d'avis de ne point négliger cette affaire : qu'il n'y allait pas seulement de l'autorité royale, mais de l'honneur du nom chrétien et de l'intérêt de l'église. On envoya donc deux seigneurs au maître des Templiers nommé Eudes de St.-Amand, pour lui demander satisfaction de cet attentat, que l'on disait avoir été commis par un certain frère Guillaume du Mesnil, borgne, méchant homme violent et emporté : mais qui l'avait fait avec la participation de ses confrères. Le maître du temple répondit qu'il avait mis le coupable en pénitence et qu'il l'enverrait au pape en cet état ; que cependant il défendait, de la part du pape, que personne ne fût assez hardi pour mettre la main sur ce religieux : à quoi, suivant son humeur hautaine, il ajouta plusieurs paroles insolentes. Ensuite le roi étant venu à Sidon, fit tirer par force de la maison des Templiers frère Guillaume du Mesnil qu'il mit en prison à Tyr; et cette affaire pensa renverser le royaume de Jérusalem, tant ce royaume était faible et les Templiers puissants.

Le roi Amauri se justifia auprès du prince des assassins, à qui il fit connaître son innocence ; mais la mort qui l'enleva peu de temps après ne lui permit pas d'exécuter le dessein qu'il avait de communiquer cette affaire avec tous les princes, pour réprimer les excès des Templiers et des Hospitaliers.

Il n'y avait pas soixante ans que ces religieux étaient institués et ils avaient tellement dégénéré, que les écrivains chrétiens et mahométans, d'ailleurs peu conformes en leurs jugements s'accordent à les dépeindre comme les plus méchants de tous les hommes. Dans leurs brigandages ils n'épargnaient pas plus les chrétiens que les infidèles avec lesquels ils ne gardaient ni traité ni parole.

Sans chercher à pallier ce crime atroce, faisons attention à ce que dit le vertueux abbé Fleuri, que les écrivains qui reprochent ce forfait et d'autres excès aux Templiers, sont peu conformes en leurs jugements ; songeons aux abus qu'entraîne toujours un nouveau pouvoir et voyons ce qu'étaient les assassins dont il est si souvent parlé dans nos histoires : c'était une secte de musulmans dont l'origine remontait jusqu'à l'an 298 de l'hégire, 891 de Jésus-Chrit. C'est alors qu'un prétendu prophète nommé Carmat, s'éleva en Arabie vers Coufa et attira un grand nombre de sectateurs, jeûnant, travaillant de ses mains, faisant la prière cinquante fois par jour. Il promettait d'établir un iman ou pontife de la famille d'Ali, prêchant la dévotion à ce prétendu saint, et la révolte contre les califes pour venger son sang. Il déchargea ses sectateurs des observances les plus pénibles de là religion, leur permettant de boire du vin, de manger toutes sortes de viandes, et par cette licence jointe à l'espérance du butin, il forma une armée immense et fit de grands ravages sur les terres du calife. Il mourut laissant douze principaux disciples en l'honneur des douze imans descendus d'Ali et eut plusieurs successeurs dont le fameux Abou-Taher, qui, après avoir ravagé les provinces avec une armée de cent mille hommes et enlevé les caravanes de pèlerins, prit la Mecque en 317, (929, ) fit égorger les pèlerins dans le temple, emporta la pierre noire qui était l'objet de leur dévotion et fit cesser le pèlerinage pendant douze ans. Depuis les Carmatiens étant devenus plus faibles, dissimulèrent leur religion, se mêlant avec les autres musulmans, ce qui les fit nommer Baténis, c'est-à-dire inconnus. Ils commencèrent à être désignés par ce nom et à se fortifier en Perse l'an 483, (1090. ) Hacen, leur chef, ayant été menacé par le sultan Gelaleddoulet, commanda à un de ses sujets, en présence de l'envoyé du sultan de se précipiter du haut d'une tour et à un autre de se tuer ; ce qu'il firent aussitôt. Alors Hacen dit à l'envoyé : dites à votre maître que j'ai soixante-dix mille hommes prêts à en faire autant. Les baténis ainsi cachés et déterminés à tout, commencèrent à attenter sur la vie des princes et en tuèrent plusieurs sans qu'on pût se garantir de leurs trahisons. Comme ils n'avaient ordinairement pour armes qu'un poignard , on les nomma hassissins dont nous avons fait le nom d'assassins. Nos historiens ont nommé leur chef le vieux de la Montagne, traduisant mot à mot le titre qu'on lui donnait en arabe.

Le juif Benjamain parle de ces assassins dans la relation de ses voyages qui finit en 1173. Il les place près le Mont-Liban et dit qu'ils se rendent terribles en tous lieux, parce qu'ils tuent les rois en trahison.

Ainsi les vengeurs des rois furent brûlés par ordre d'un roi ; nous le répétons nous ne cherchons point à excuser un crime qui sera regardé comme tel dans tous les temps, mais aux considérations énoncées ci-dessus ; songeons à l'époque et oublions s'il est possible, une perfidie renouvelée depuis, dans un siècle éclairé et se disant philosophique, pensons à cette nation qui entassa crimes sur crimes pour nous anéantir et qui, nouvelle Carthage, pourra subir un jour le châtiment dû à la foi Punique; revenons aux Templiers.

Nous glisserons sur leurs démêlés avec l'empereur Frideric, arrivés en l'an 1229. Cet empereur avait fait avec le sultan une trêve qui devait durer dix ans. Le Sultan livrait Jérusalem à l'empereur et à ses lieutenants pour en disposer et la fortifier à Sa volonté, etc. Cette trêve fut jurée de part et d'autre le 18 février ; mais Gerold, patriarche de Jérusalem, les Templiers et les Hospitaliers n'y prirent aucune part, la regardant comme honteuse et désavantageuse a la chrétienté. Frideric peu de temps après son entrée à Jérusalem, finit par s'embarquer en cachette et par se rendre en Italie où le pape lui faisait la guerre avec succès, et cette considération avait même hâté son traité avec le sultan.

Mathieu Paris, auteur du Temps , dit que Frideric n'était pas en sûreté en Palestine, que les Templiers et les Hospitaliers, encouragés par l'autorité du pape si hautement déclaré contre l'empereur, écrivirent au sultan d'Égypte que l'empereur avait résolu d'aller au fleuve du Jourdain en dévotion, marchant à pied avec peu de compagnie et qu'ainsi le sultan pourrait à son gré le prendre ou le tuer. Le sultan ayant reçu la lettre dont il connaissait le sceau, détesta la perfidie des chrétiens et particulièrement de ces religieux, et de l'avis de son conseil il envoya la lettre à l'empereur qui était déjà averti de la trahison, mais il ne pouvait la croire attendu la qualité des personnes. Il dissimula toutefois et ce fut la source de sa haine contre ces deux ordres militaires. Il est vrai qu'on chargeait plus les Templiers de cette trahison que les Hospitaliers.

Je ne saurais le dissimuler, j'ai peur que mes Templiers, quoiqu'ils défendissent leurs droits, n'aient été en cette occasions plus moines que militaires ; pour revenir à leur bravoure, passons aux Croisades c'est-à-dire à l'année 1249, et à la journée de la Massoure. Après que le comte de Poitiers fut arrivé à Damiette, Louis IX en partit le 20 novembre, résolu d'attaquer le Caire et marcha contre l'armée des Sarrazins, campée au lieu nommé la Massoure ou Mansoure. Il apprit en chemin la mort du sultan d'Egypte Mélicsaleh, fils de Camel arrivé le 11 de ce mois, mais elle fut tenue secrète attendant la venue de Tourancha son fils, qui était en Diarcbécre. Cependant les affaires furent gouvernées par Séjareldor veuve du sultan, et par l'émir Facardin qui eut le commandement des troupes. Les français vinrent devant la Massoure le 21 décembre mais ils ne purent en approcher a cause d'un canal tiré du Nil qui séparait les deux armées. Les français le nommaient le fleuve de Tanis, et les gens du pays Aschmoum. Comme il n'était pas guéable, les français commencèrent à faire une chaussée pour le traverser : mais les Sarrazins leur résistèrent vigoureusement, ruinant leurs travaux et brûlant leurs machines.

Enfin un arabe Bédouin ayant enseigne un gué aux français, ils passèrent le Tanis le 8 février 1250, et ayant surpris les ennemis dans leur camp, ils en tuèrent plusieurs, entre autres l'émir Facardin. Robert comte d'Artois passa plus avant contre l'ordre exprès du roi son frère et voulut sans différer attaquer la Massoure. Comme le maître du temple plus Sage et plus expérimenté s'efforçait de le retenir, le jeune prince lui répondit en colère : voilà l'esprit séditieux et la trahison des Templiers et des Hospitaliers. On a bien raison de dire que tout l'Orient serait conquis il y a longtemps, si ces prétendus religieux ne nous en empêchaient par leurs artifices : ils craignent de voir finir leur domination et leurs richesses, si ce pays était soumis aux chrétiens ; c'est pour cela qu'ils ont alliance avec les sarrasins, qu'ils trahissent les croisés et les font périr par le fer et par le poison ; Frideric n'a-t-il pas éprouvé leurs tronperies ?

Le maître du temple et celui de l'hôpital, outrés de ces reproches, suivirent le comte d'Artois, ils entrèrent dans la Massoure qu'ils trouvèrent ouverte, mais les sarrasins s'étant aperçus du petit nombre des français, revinrent sur leurs pas et les enveloppèrent dans cette place, en sorte que la plupart y périrent ; entre autres le comte d'Artois, avec plusieurs chevaliers des ordres militaires.

La témérité n'est pas le vrai courage, et si l'on ne peut blâmer la bravoure de Robert si naturelle aux français, on ne peut aussi disconvenir que les Templiers se conduisirent en cette occasion avec calme, réflexion et grandeur d'âme ; l'événement justifia leurs craintes et plusieurs d'entre eux se dévouèrent à une mort certaine pour éviter jusqu'au soupçon de lâcheté, selon nous ; voilà l'héroïsme.

Vers l'an 1258, il s'éleva une furieuse querelle entre les Templiers et les Hospitaliers de St. Jean de Jérusalem c'est à Acre qu'elle eut lieu. Ils se battirent avec tant d'animosité que les Templiers furent entièrement défaits, ensorte qu'à peine en resta-t-il un seul, mais aussi la plupart des Hospitaliers y périrent ; on n'avait jamais vu un tel massacre entre des chrétiens, encore moins entre des religieux. La nouvelle en étant venue deçà la mer, les Templiers s'assemblèrent promptement et par délibération commune, ils mandèrent par toutes leurs maisons, qu'après y avoir laissé ceux qui étaient nécessaires pour les garder, tous les chevaliers se rendissent promptement à Acre, tant pour y rétablir leurs maisons ruinées dans le pays, que pour tirer vengeance des Hospitaliers.

L'abbé de Fleury ne donne aucune raison de leur querelle, mais il est probable qu'ils ne se battirent pas sans motif avec autant d'acharnement . s'il est permis de plaisanter en pareille circonstance , nous dirons qu'en fait de combats tels qu'ils soient, on se bat assez souvent sans trop savoir pourquoi. Les plus grandes guerres ont quelquefois été suscitées par des motifs bien légers, et l'histoire des grands évènements par les petites causes, et plus volumineuse qu'on ne croit.

Ce que l'on sait un peu mieux c'est qu'en 1265 , Sissei, maréchal des Templiers, résista en face au pape Urbain, que l'avait destitué de sa charge ; Sissei prétendit que les papes n'avaient pas coutume de se mêler des affaires de leur ordre, c'est pourquoi il fut excommunié, dit l'abbé Fleur y et le pape Clément IV écrivit aux Templiers, leur faisant de grands reproches de leur ingratitude envers le St. Siège, qui leur avait donné tant de privilèges au préjudice des évêques mêmes.

Si c'est là la cause de la haine héréditaire du pape Clément V envers les Templiers, on peut s'écrier avec Virgile : Tantae ne animis caelestibus irae !

et dire en français avec Boileau:

Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots ?



jacques de Molay

Depuis cette époque jusqu'à l'année 1307, Fleury ne parle point des Templiers, mais écoutons ce que dit sur leur grand maître, Jacques Molay , l'auteur de l'art de vérifier les dates, l'ouvrage le plus savant peut-être et l'un des plus estimés du dernier siècle. On y lit : les historiens ne rapportent que des traits honorables de sa conduite en Orient. A la tête de ses Templiers, il bat les tartares-mogols, reprend Jérusalem qui tomba ensuite au pouvoir des musulmans ; ce malheur n'abat pas son courage. Retiré dans l'isle d'Arade ensuite dans celle de Chypre il continue vivement la guerre, il la faisait encore lorsque son ordre ayant été accusé, il fut mandé par le pape ; fort du sentiment de son innocence. (Quand le pape Clément V écrivit au gouverneur de Chypre, pour faire arrêter les templiers, ce seigneur lui marqua qu'il obéirait mais qu'il ne pouvait dissimuler à S. S. que c'était s'enlever un grand moyen de défense contre l'ennemi et que les musulmans faisaient en ce moment des préparatifs menaçants contre l'ile ; ces faits sont attestés par les bulles du pape et la réponse du gouverneur) Molai accourt en 1306 avec soixante chevaliers Le St. Père l'amuse jusqu'à la conférence de Poitiers qui eut lieu l'année suivante entre ce pontife et le roi de France Philippe le Bel, dans laquelle on concerta des mesures pour supprimer les chevaliers. Le grand maître Jacques Molay (que Dupuy nomme on ne sait pourquoi, Jean de Molayo) et les précepteurs de l'ordre, instruits de ce qui se trame contre eux, vont se jetter aux pieds du pape le suppliant d'informer sur les crimes dont on les accuse. Écoutons maintenant St.-Foix, car on ne créé pas des faits on les raconte et la plume de St.-Foix, orgueil déguisé à part, vaut mieux pour cela que la nôtre.

Villani et la plupart des historiens assurent qu'un Templier, prieur de Montfaucon près de Toulouse, et un florentin nommé Noffodei, qui furent les délateurs de l'ordre des Templiers, étaient deux scélérats que le grand-maître pour crime d'hérésie et attendu la vie honteuse qu'il menaient, avait condamnés à finir leurs jours en prison. Ces deux misérables firent dirent à Enguerrand de Marigni, sur-intendant des finances, que si l'on voulait leur promettre la liberté et leur assurer de quoi vivre, ils découvriraient des secrets dont le roi pourrait tirer plus d'utilité que de la conquête d'un royaume.

Tous les historiens qui ont touché de la condamnation des Templiers, comme en passant, dit Dupuy, sont d'accord que l'origine de la ruine des Templiers vient du prieur de Montfaucon en la province de Toulouse et de Noffodei Florentin, banni de son pays qu'aucun tiennent avoir été Templiers. Ce prieur avait été, par jugement du grand-maître de l'ordre, condamné pour hérésie et pour avoir mené une vie infâme, à finir ses jours dans une prison, l'autre disent-ils, avait été par le prévôt de Paris, condamné a de rigoureuses peines. (un proverbe trivial dit que les loups ne se mangent pas; si les Templiers auxquels il faut bien accorder un peu de sens commun, eussent été coupables des crimes qu'on leur reprochait, eussent-ils condamné un de leurs complices à finir ses jours dans une prison"pour ces mêmes crimes ? se fussent-ils exposés aux suites de ses dénonciations ? ) Ces deux criminels réduits à endurer de grandes misères, se résolurent pour se délivrer, de découvrir plusieurs secrets de l'ordre des Templiers qui avaient été cachés jusqu'alors.

Ce fut sur les dépositions de ces deux hommes, continue St.-Foix , que les Templiers qui se trouvèrent en France, furent tous arrêtés à jour marqué, le 13 d'octobre 1307. (Ce sont ces deux misérables que Mr. G... chôme comme des saints, dont il révère le témoignage et auxquels il trouve très-bon qu'on ait immolé dix ou douze mille chevaliers issus des plus illustres maisons d'Europe.)

Voici les abominations qu'on imputait aux Templiers ; qu'à la réception dans l'ordre, on les conduisait dans une chambre obscure où ils reniaient Jésus-Christ, et crachaient trois fois sur le crucifix ; que celui qui était reçu, baisait celui qui le recevait, à la bouche, ensuite, in fine spinae dorsi et in virgâ virili qu'ils adoraient une tête de bois doré qui avait une grande barbe et qu'on ne montrait qu'aux chapitres généraux, qu'on leur recommandait d'être chastes avec les femmes, mais très-complaisants envers les frères, dès qu'ils en étaient requis, que s'il arrivait que d'un templier et d'une pucelle il naquit un garçon, ils s'assemblaient, se rangeaient en rond, se le jetaient les uns aux autres, jusqu'à ce qu'il fut mort ; posteà ignitorrebant eum exque eliquatâ indè pinquedine simulacrum , decoris gratiâ, unguebant ; qu'en Languedoc trois commandeurs mis à la torture, avaient avoué qu'ils avaient assisté à plusieurs chapitres provinciaux de l'ordre ; que dans un de ces chapitres tenu à Montpellier et de nuit, suivant l'usage, on avait exposé une tête ; qu'aussitôt le diable avait apparu sous la figure d'un chat, que ce chat, tandis qu'on l'adorait avait parlé et répondu avec bonté aux uns et aux autres ; qu'ensuite plusieurs démons avaient aussi apparu sous des formes de femmes et que chacun des frères avait eu sa chacune.

On est à peu près d'accord que les défenseurs du temple de Jérusalem, que les adorateurs du vrai Dieu, n'adoraient point d'idoles, et ne faisaient pas rôtir de petits enfants. Ces contes de bonnes femmes sont relégués dans la classe de ceux des diables de Loudun et du loup garou ; on incline à croire que la torture n'est pas un moyen infaillible de connaître la vérité, qu'on eût pu se dispenser de la donner à des hommes de la plus haute naissance et du plus grand courage ; mais il serait curieux de justifier les Templiers par le témoignage de Dupuy, cité à chaque instant pour les condamner par le terrible juge des débats. J'ouvre ses traités concernant l'histoire de France à la page 51, et j'y lis : « qu'un Templier nommé frère Adam de Valincourt, de noble extraction, désirant vivre en une plus étroite règle se serait fait chartreux, que depuis il aurait voulu retourner dans l'ordre des Templiers, ce qui lui fut permis, mais de la même sorte et avec les mêmes rigueurs qu'on faisait pratiquer à ceux qui apostasiaient, car il fut reçu de nouveau, mais nud en chemise, en présence de tous les religieux, demandant avec larmes d'être reçu parmi eux ; » la pénitence qu'on lui imposa fut grande, il mangea un an durant par terre, et jeûna au pain et l'eau quelques jours de la semaine et tous les dimanches de cette année, se présenta nud devant l'autel, où le prêtre célébrant lui donnait la discipline.

« Ce chevalier est encore vivant ; (ajouta dans sa défense, le frère Pierre de Boulogne, procureur général de l'ordre,) on peut savoir de lui la vérité de ce qui se passait parmi nous, il a l'âme bonne, qu'il ne fut jamais sorti des chartreux pour retourner chez les Templiers , s'il y eût reconnu tant d'abominations. »

Il faut convenir en effet que si les abominations reprochées aux Templiers eussent été vraies, le seigneur de Valincourt eût trouvé de grands dédommagements des souffrances qu'il avait endurées pour rentrer parmi eux. Ajoutons pour dessiller les yeux de ceux qui regardent l'oracle des débats comme infaillible, ce petit passage du père Daniel qu'il s'est bien gardé de citer. (Histoire de France, page 158); « ce procès est un des sujets sur lequel la postérité et les écrivains sans même en excepter quelques français, ont donné le plus de liberté a leurs conjectures louchant les intentions de Philippe le Bel ; et il n'y a pas trop sujet de s'en étonner, d'autant que les crimes dont on accusa cet ordre militaire, sont si atroces qu'il n'ont guère de vraisemblance, mais il arrive quelquefois que la vraisemblance n'est pas où la vérité se trouve, » Nous avons parlé des prétextes de la condamnation des Templiers, exposons maintenant les véritables motifs de leur arrestation et de la suppression de leur ordre : il est certain qu'ils s'étaient livrés au faste, au luxe et à une vie molle et voluptueuse, que leur valeur, leur naissance, la gloire dont ils s'étaient Couverts dans tant de combats et d'immenses revenu, leur inspiraient un orgueil, un ton d'indépendance qui n'avaient pu que déplaire infiniment à tous les souverains ; qu'à l'occasion de leurs privilèges et de leurs possessions ils avaient eu des démêlés très-vifs avec la plupart des évêques, ainsi qu'on a pu le voir en lisant cette histoire abrégée ; que leurs railleries continuelles sur la fainéantise et les fraudes pieuses des moines, leur avaient attiré de dangereux ennemis et que Philippe le Bel les accusait d'avoir envoyé des secours d'argent à Boniface VIII pendant ses différents avec ce pape, et de tenir en toute occasion des discours séditieux sur sa conduite et sur celle de ses deux favoris Enguerrand de Marigny sur-intendant des finances, et Etienne Barbette, prévôt de Paris et maître des monnaies.

Si quelque chose peut justifier Philippe le Bel d'avoir fait brûler les Templiers au lieu de les détruire, c'est la crainte que doit avoir tout monarque, d'un ordre qui a le triple pouvoir de la bravoure militaire, de la richesse et de la superstition ; au reste nous aimons à le répéter : on pouvait dissoudre l'ordre sans brûler personne, si l'on voulait brûler absolument, tout au moins fallait-il instruire le procès dans les formes, entendre ceux dont les accusés invoquaient le témoignage, ne pas leur donner pour juges des prélats avec lesquels ils avaient eu de violents démêlés, ne pas leur refuser les moyens de se défendre ; mais à de grandes qualités Philippe le Bel joignait de grands défauts. Il était ferme, violent et implacable. Les monnaies ayant été affaiblies, le peuple se mutina. « Les Templiers furent notés, dit Mézerai, pour avoir contribué à cette mutinerie, le motif qui les en fit soupçonner c'est qu'ayant beaucoup d'espèces, ils perdaient beaucoup à cet affaiblissement. Il y a apparence, ajoute l'historien, que le roi qui n'oubliait jamais les offenses, garda le souvenir de celle-là dans son âme et que ce fut un des motifs qui le porta à s'en venger sur tout l'ordre. »

Quant à Marigny, dit St. Foix, c'était un de ces hommes qui se qualifient ministre d'un état et qui n'en sont que les tyrans sous l'autorité d'un maître dont ils corrompent l'équité naturelle en flattant toutes ses passions. Ne pouvant plus imaginer de nouveaux impôts il avait eu recours à la plus pernicieuse des ressources, l'affaiblissement et le haussement des monnaies les changements qu'il y fit devinrent si fréquents et furent portes à un tel excès, que la populace de Paris se souleva, pilla la maison d'Etienne Barbette, maltraita dans les marchés les pourvoyeurs du roi, l'investit, lui-même dans le Temple où il logeait alors et empêcha pendant trois jours qu'on y portât des vivres. Barbette et Marigny accusèrent les Juifs et les Templiers d'avoir fomenté cette sédition. Jamais prince ne fut plus fier que Philippe le Bel et sa fierté le rendait implacable dans sa haîne. D'ailleurs il était avide, dépensier, toujours pressé d'argent et par çonséquent obligé de se faire souvent illusion sur les moyens que ses ministres employaient pour en trouver ; il ne leur fut pas difficile de lui faire adopter le projet d'une vengeance qui pourrait faire entrer dans ses coffres la dépouille des juifs et une partie des richesses que les Templiers avaient apportées de l'Orient. Bientôt le bruit se répandit dans Paris que les juifs avaient outragé une hostie, profané les vases sacrés et crucifié des enfants le jour du vendredi saint. Le peuple qui aime a croire tout ce qui peut exciter sa fureur, ne tarda pas à crier qu'il faillait exterminer ces ennemis du nom chrétien. Le ministre les fit tous arrêter dans un même jour le 22 juillet 1306, leurs biens furent confisqués, on ne laissa à chacun que ce qu'il lui fallait pour le conduire hors du royaume. L'année suivante, on arrêta de la même manière tous les Templiers qui se trouvèrent en France et le terrible tribunal qu'on érigea contre eux dans chaque province, fut composé d'évêques et de moines : l'archevêque de Sens, frère d'Enguerrand de Marigny, présidait à celui de Paris. Clément V occupait la chaire de St. Pierre. Presque tous les historiens, entre autres, St. Antonin, archevêque de Florence, Villani et le continuateur de Nangis , disent : « que ce pape faisait un honteux trafic des choses sacrées , qu'à sa cour on vendait publiquement les bénéfices, qu'allant de Lyon à Bordeaux, il avait pillé sur son passage tous les monastères et toutes les églises ; qu'il avait établi le St.-Siège en France pour ne pas se séparer de la comtesse de Périgord, fille du comte de Foix , doit il était éperdument amoureux, que Philippe le Bel lui ayant offert de le faire élire pape à six conditions, il avait juré sur le saint sacrement de les exécuter toutes, et que l'extinction de l'ordre des Templiers en était une ».

Ainsi, lorsqu'il apprit que ce prince les avait fait arrêter, s'il marqua de la surprise et de la colère, s'il écrivit des lettres pleines d'amertume, ce ne fut, selon quelques auteurs, que pour ne pas paraître avoir abandonné les droits du saint siège. Il est certain qu'il ne tarda pas à s'apaiser. « Ce très-cher fils, dit-il, dans une de ses bulles en parlant de Philippe le Bel, n'a point fait arrêter les Templiers par un motif d'avarice (non typo avaritiae), mais par un véritable zèle pour la religion. Il est très-éloigné de vouloir s'approprier la moindre petite partie de leur biens ; nous en avons interrogé nous-mêmes soixante-douze, ajoute-t-il, qui tons ont confessé les abominations qu'on impute a leur ordre. Le grand maître en a aussi fait l'aveu à Chinon, devant nos commissaires, les cardinaux Bérenger de Fredole, Etienne de Suisi (de la plus basse naissance, dit St. Foix, et mort en 1311 avec la réputation d'un homme qui toute sa vie s'était dévoué aux grands et à servir leurs passions.) et Landolphe de Brancaccio ».

Le grand-maître, comme presque toute la noblesse de ce temps-là, ne savait ni lire ni écrire ; (un gentilhomme, dit autre part St. Foix, mettait un gant, trampait sa main dans un pot d'encre et l'applîquait sur un acte en guise de signature ) lorsqu'on lui lut à Paris cette déposition qu'il devait avoir faîte à Chinon, il parut très-étonné, fît deux fois le signe de la croix et s'écria : « si ces trois commissaires étaient d'une autre qualité, je sais ce que je leur proposerais », On lui répondit que des cardinaux ne recevaient pas des gages de bataille ; « Eh bien! répliqua-t-il, je prie donc Dieu qu'on leur fende le ventre, comme le fendent les tartares et les sarrazins aux menteurs et aux faussaires ».

Vertot dit que pour chargée davantage le grand-maître et pour le rendre plus criminel, le greffier avait apparemment ajouté à sa déposition des circonstances aggravantes. Cela ne justifie pas les commissaires, un juge doit-il souscrire un interrogatoire sans l'avoir lu ? et s'il est vrai que le greffier ait ajouté aux dépositions, son crime est plus grand que tous ceux qu'on reprochait aux Templiers ; mais il est prouvé par les pièces même du procès, que les aveux qu'ils firent leur furent arrachés par la question et le beau vers de monsieur Raynouard :

La torture interroge et la douleur répond, se trouve presque littéralement dans les pièces latines citées par ce Dupuy.

Frère Pierre de Boulogne, procureur général de l'ordre, représenta dans différentes requêtes, qu'il n'était pas vraisemblable que des hommes, sur tout n'y étant poussés par aucun motif d'intérêt, renonçassent à la religion où ils étaient nés, pour croire à une idole et qu'aucun de ceux qui s'était présentés pour entrer dans l'ordre, n'eût eu horreur de ces abominables mystères et ne les eût révélés ; que le roi par ses lettres avait promis la liberté, la vie et des pensions aux Templiers qui se reconnaîtraient volontairement coupables et qu'on avait livrés aux plus cruelles tortures ceux qu'on n'avait pu séduire par des promesses ou effrayer par des menaces ; qu'il était prouvé que plusieurs Templiers étant tombés malades dans les prisons, avait protesté en mourant avec toutes les marques du repentir le plus vif et le plus sincère, que les déclarations qu'on avait exigées d'eux étaient fausses et qu'ils ne les avaient faites que pour se délivrer des horribles traitements qu'on leur faisait souffrir, qu'on n'avait point confronté les témoins aux accusés et qu'enfin aucun des Templiers qu'on avait arrêtés dans les autres royaumes de la chrétienté, n'avait déposé rien de semblable aux abominations qu'on leur imputait en France, où leur perte avait été résolue et préparée par tous les moyens que peuvent employer la force et la séduction.

Les archevêques de Sens, de Rheims et de Rouen, loin d'avoir égard à ces remontrances, firent décider dans les conciles de leurs provinces, qu'on traiterait comme relaps et comme ayant renoncé à Jésus-Christ, les Templiers qui se rétracteraient de ce qu'ils auraient déclaré à la question, et quelques jours après, conformément à cette barbare et singulière jurisprudence, on en brûla cinquante-neuf dans l'endroit où est situé maintenant l'hôtel des quinze-vingts rue de Charenton, faubourg St. Antoine ou était autrefois l'hôtel des mousquetaires noirs.

Le récit de l'évêque de Lodève, nous représente ces infortunés, dévorés par les flammes, attachant les yeux aux ciel, pour y puiser les forces qui leur avaient manqué dans les tortures, et demandant à Dieu de ne pas permettre qu'ils trahissent une seconde fois la vérité en s'accusant et en accusant leurs frères, de crimes qu'il n'avaient pas commis.

Dans le concile général de Vienne en Dauphiné, composé de plus de trois cents archevêques, évêques et docteurs d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne et de France, tous (excepté un prélat italien et les archevêques de Sens, de Rheims et de Rouen), représentèrent qu'il serait contre l'équité naturelle de supprimer l'ordre des Templiers avant que de les avoir entendus dans leurs défenses et sur les récusations des témoins, et sans les avoir confrontés a leurs accusateurs, comme ils l'avaient demandé dans toutes leurs requêtes. Le pape étonné de cette opposition générale à ses intentions s'écria : que si l'on ne pouvait pas par le défaut de quelques formalités, prononcer juridiquement contre eux (viâ justicicae) la plénitude de la puissance pontificale, suppléerait à tout et qu'il les condamnerait par voie d'expédient plutôt que de fâcher son cher fils le roi de France.

En effet quelques mois après dans un consistoire secret de cardinaux et d'évêques que la complaisance, dit Vertot, ramena à son avis, il cassa et annula l'ordre des Templiers : la sentence portait que n'ayant pu les juger selon les formes de droit , il les condamnait d'autorité apostolique et par provision. Le pape avait depuis longtemps promis à Philippe le Bel leur abolition. Quelques uns même ont cru que c'était une des conditions que le monarque Français lui avait imposées en lui procurant la Thiare. Quoiqu'il puisse être de ce fait impossible à constater, l'avis contraire aux Templiers l'emporta dans ce concile, non qu'ils fussent jugés inutiles, puisqu'à ce même concile de Vienne pu arrêtait une nouvelle croisade, mais parce que c'était dit le père Daniel, l'avis du pape, du roi de France et celui des rois d'Espagne qui avaient des vues plus intéressées que le pape et le roi de France sur les biens des Templiers (ce dont il est permis de douter en lisant cette histoire).

Jacques Molay était depuis cinq ans en prison avec Guy, frère du dauphin d'Auvergne. On voûlait qu'ils avouassent publiquement la vérité des crimes imputés à leur ordre et répétassent la confession qu'on leur avait arrachée par la torture.

Guillaume de Nogaret si connu par la violence de son caractère et frère Imbert, dominicain, confesseur du roi et revêtu du titre d'inquisiteur, se chargèrent de donner à la poursuite de cette affaire toute l'activité possible. On fit des informations de tous côtés, et bientôt, dit St-Foix, on n'entendait plus parler que de chaînes, de cachots, de bourreaux et de bûchers. On attaqua jusqu'aux morts, leurs ossements furent déterrés , brûlés et leurs cendres jetées au vent. On accordait la vie et des pensions à ceux qui se reconnaissaient volontairement coupables ; on livrait les autres aux tortures. Plusieurs qui n'auraient pas craint la mort, épouvantés; par l'appareil des tourments, convinrent de tout ce qu'on leur disait d'avouer ; il y en eut aussi un grand nombre, dont la ; constance ne peut être ébranlée ni par les promesses, ni par les supplices. On en brûla cinquante-quatre derrière l'abbaye de St.Antoine, qui tous au milieu des flammes, protestèrent de leur innocence jusqu'au dernier soupir. Le grand maître, Jacques de Molai, qui avait été parrain d'un des enfants du roi, Gui commandeur d'Aquitaine fils de Robert II, et de Mahaut d'Auvergne et frère du dauphin d'Auvergne ; Hugues de Péralde, grand prieur de France et un autre dont on ignore le nom, après avoir été conduits à Poitiers devant le pape, (ainsi que nous l'avons dit) furent ramenés à Paris pour y faire une confession publique de la corruption générale de leur ordre ; ils en étaient les principaux officiers ; et Philippe le Bel qui n'ignorait pas qu'on disait hautement que les richesses immenses que les Templiers avaient apportées de l'Orient et dont il voulait s'emparer, étaient la véritable cause de la persécution qu'ils essuyaient, espérait que cette cérémonie en imposerait au peuple et calmerait les esprits effrayé par tant et de si terribles exécutions dans là capitale et dans les provinces.

On les fit monter tous les quatre sur un échafaud dressé devant l'église Notre-Dame ; on lut la sentence qui modérait leur peine à une prison perpétuelle, un des légats fit ensuite un long discours où il détailla toutes les abominations et les impiétés dont les Templiers avaient été convaincus, disait-il, par leur propre aveu ; et afin qu'aucun des spectateurs n'en pût douter, il somma le grand maître de parler et de renouveler publiquement la confession qu'il en avait faite à Poitiers. « Oui je vais parler, dit cet infortuné vieillard en secouant ses chaînes et s'avançant jusqu'au bord de l'échafaud ; je n'ai que trop longtemps trahi la vérité. Daigne m'écouter, daigne recevoir , Ô mon Dieu, le serment que je fais et puisse-t-il me servir quand je comparaîtrai devant ton tribunal ! je jure que tout ce qu'on vient de dire est faux; que ce fut toujours un ordre zélé pour la foi, charitable, juste, ortodoxe et que si j'ai eu la faiblesse de parler différemment à la sollicitation du pape et du roi et pour suspendre les horribles tortures qu'on me faisait souffrir, je m'en repens Je vois, ajouta-t-il, que j'irrite nos bourreaux, et que le bûcher va s'allumer; je me soumets à tous les tourments qu'on m'apprête et reconnais , Ô mon Dieu ! qu'il n'en est point qui puisse expier l'offense que j'ai faite à mes frères, à la vérité, à la religion. »

Le légat, extrêmement déconcerté, fît ramener en prison le grand maître et le frère du dauphin d'Auvergne, qui s'était aussi rétracté. Le soir même ils furent tous les deux brûlés vif et à petit feu dans l'endroit où était autrefois la statue de Henri IV, et où est maintenant le petit jardin du café Paris sur le pont neuf. Leur fermeté ne se démentit point, ils invoquaient Jésus Christ et le priaient de soutenir leur courage; le peuple consterné et fondant en larmes, se jetta sur leurs cendres et les emporta comme de précieuses reliques. Nous pouvons nous écrier maintenant avec M. Raynouard :

La gloire de leur mort explique assez leur vie.

Les deux commandeurs qui n'avaient pas eu la force de se rétracter, furent traités avec douceur.

Mézerai rapporte que le grand maître ajourna le pape à comparaître devant le tribunal de Dieu dans quarante jours et le roi dans un an ; si cet ajournement est vrai, ce fut une prophétie que l'événement vérifia. A l'égard des deux scélérats qui occasionnèrent cette horrible procédure et cette sanglante catastrophe, Je premier périt dans une mauvaise affaire, et l'autre, Noffodei fut pendu pour quelques nouveaux crimes.

Quant à Enguerrand de Marigny, que le père Daniel nous représente comme un ministre d'un grand mérite, il avait pillé les finances, accablé le peuple d'impôts et ruiné plusieurs particuliers par des vexations inouïes ; il était sans foi, sans pitié, le plus vain et le plus insolent de tous les hommes, il osa dire en plein conseil au comte de Valois, frère de Philippe le Bel : c'est vous qui avez menti. La veille de l'ascension 1315, (trois ans après l'abolition et le supplice des Templiers dont il fut le principal auteur) avant le point du jour, comme c'était alors la coutume, il fut pendu au gibet qu'il avait fait lui même dresser à Montfaucon quelques années auparavant et comme maître du logis, dit Mézerai, il eut l'honneur d'être mis au haut bout au-dessus de tous les autres voleurs.

Voir : Fourches patibulaires de Montfaucon

Le supplice des Templiers est dit le président Hénault, un événement monstrueux. Bossuet, le grand, le vertueux Bossuet, malgré les ménagements que tout lui imposait, dit en propres termes dans son abrégé de l'histoire de France auquel le Dauphin travaillait avec lui : « les Templiers avouèrent dans la torture et nièrent dans les supplices. On ne sait s'il n'y eût pas plus d'avarice et de vengeance que de justice dans leur exécution » écoutons encore le respectable Anquetil plus qu' octogénaire qui vient de faire paraître à la sollicitation de notre auguste empereur une nouvelle histoire de France dégagée de tout esprit de parti, voici son opinion : ces religieux possédaient de grands biens objets de convoitise. L'ordre n'était composé que de gentilshommes. Il pouvait dans les occasions donner le ton au reste de la noblesse du royaume c'était un état dans l'état, une suite perpétuelle d'ombrages et d'inquiétudes pour un roi qui ne pouvait se dissimuler que la charge des impôts lui retirât l'affection de son peuple. Tenter de réformer un corps armé et l'avertir par des reproches publics, c'était l'avertir de prendre des mesures qui pouvaient être d'une dangereuse conséquence pour la tranquillité du royaume et la sûreté du roi lui-même. La politique conseillait de le surprendre et elle fut écoutée. Le 13 octobre 1307 le grand-maître Jacques de Molai fut arrêté à Paris avec 60 chevaliers, le secret fut si bien gardé que tous furent saisis à la même heure par toute la France. Ce qu'on répandit dans le public pour justifier cette brusque expédition est une accusation plus que suspecte de crimes affreux à peine croyables de quelques particuliers, à plus forte raison d'un corps religieux. Apparemment ces vices n'étaient pas rares dans ce siècle grossier, puisqu'on ne rougit pas d'en charger le pape Boniface VIII.

Un concile de Salamanque les déclara tous innocents. Le roi d'Angleterre recevait ceux qui se réfugiaient dans ses états et plusieurs princes d'Allemagne contents de s'emparer de leurs biens, laissaient sauver les accusés, de sorte que cette diversité d'opinions et de conduite à leur égard laisse encore leur innocence ou leur crime sous le sceau de l'incertitude.

Nous croyons que ces autorités respectables sont plus sûres que celles de M. G.... qu'aurait dit ce journaliste qui, a été jésuite, assure-t-on, si au lieu de supprimer et de bannir les jésuites, on les eût tous brûlés à petit feu ? Il est permis de douter qu'il eût cherché à prouver que c'était juste et fort bien fait.

Mais terminons promptement l'histoire des Templiers : Il n'y en eût de condamnés à mort qu'en France et dans le comté de provence, qui appartenait alors au roi de Naples et de Sicile, Le concile de Vienne, après la suppression générale de l'ordre, avait disposé de leurs biens en faveur des chevaliers hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem, mars Philippe le Bel ne consentit à s'en dessaisir qu'à condition qu'on lui payerait préalablement deux cent mille livres pour les frais de la procédure, c'était une somme immense dans ces temps-là. Cependant Louis Hutin son successeur crut devoir demander soixante mille livres de plus, et enfin on convient qu'il aurait les deux tiers de l'argent des Templiers, les meubles de leurs maisons, les ornements de leurs églises et tous les fruits et revenus de leurs terres depuis le 13 octobre 1307, jusqu'à l'année 1314 .

Rapin de Toiras. dit que le roi d'Angleterre, Edouard II, dans l'espérance de profiter de leurs biens, fit tenir à Londres un synode national où ils furent condamnés, mais qu'on ne les traita point avec autant de rigueur qu'en France et que l'on se contenta de les disperser dans les différents monastères pour y faire pénitence, avec une pension modique prise sur leurs revenus.

L'abbé de Choisi prétend que les seigneurs anglais s'emparèrent de tous les biens des Templiers, en disant que leurs ancêtres les avaient données aux Templiers et non pas aux Hospitaliers et que puisqu'il n'y avait plus de Templiers, il était juste que ces biens revinssent à leurs anciens maîtres.

Le roi de Castille les unit à son domaine ; le roi de Portugal les donna à l'ordre du Christ qu'il institua, et le roi d'Angleterre s'appropria dix-sept forteresses qu'ils possédaient dans le royaume de Valence. Le pape eut sa bonne bonne part dans cette riche dépouille, surtout dans les états de Charles II, roi de Naples et de Sicile, comte de Provence et de Forcalquier ; il partagea avec ce prince l'argent et tous les effets mobiliers de ces infortunés.

Conclusion

Nous avons rempli notre tâche du mieux qu'il nous a été possible; nous avons rédigé ce que nous avons trouvé de plus intéressant, sur l'origine, les progrès et la condamnation des Templiers ; voyons, dit un littérateur, aussi éclairé que judicieux, quels ennemis sont en présence dans ce fameux procès.

D'un côté, un ordre militaire et religieux dont les trésors excitent l'envie, formé, nourri et accru dans les combats, partageant ses jours entre les prières et les batailles, étranger aux lettres, aux lois, à l'éloquence, aux Cours et par conséquent sans défense et facilement vaincu toutes les fois qu'il lui faut d'autres armes que l'épée; de l'autre côté, un monarque toujours aux expédient, avare par besoins, cruel par caractère, opiniâtre par orgueil, inflexible par principe ; un pape complaisant, des prêtres dirigés, des commissaires et non des juges, des peuples ignorants et des bourreaux payés. Le résultat de cette lutte devait être le supplice des Templiers. Mais, dit-on, la gravité des accusations ? Fort bien si elles portaient sur un seul homme, mais huit ou dix mille chevaliers auront commis les mêmes crime ! ils se seront souillés d'horreurs telles que quatre ou cinq brigands ne s'entendirent peut-être pas entre eux pour en commettre de semblables ! et ces huit ou dix mille scélérats auraient puisé le jour dans tout ce que l'Europe aura formé de familles illustres ! la fatalité aura fait qu'à la même époque toutes les races distinguées par le sang, les honneurs, le courage et la loyauté chevaleresque n'auront enfanté que des monstres ! le sort aura voulu que dans le siècle le plus religieux, dix mille hommes élevés dans tous les principes d'une croyance généralement révérée, se seront revêtus de la croix tout exprès pour profaner les objets les plus sacrés du culte de cette Croix ! la fable si fertile en fictions, s'en permettrait-elle une aussi invraisemblable, aussi révoltante ? Mais ajoute-t-on, la foule des témoins : eh ! pourquoi donc cette apparente confiance dans ces témoins quand on a vu dans le cours de cette histoire, que la première accusation écoutée, recueillie et reçue, émane de deux pervers chassés pour leurs méfaits de l'ordre même qu'ils attaquent, guidés par leur vengeance individuelle et enhardis à tous les mensonges de la délation parce que plus ils mentent, plus ils flattent et qu'en centuplant les calomnies ils centuplent l'espoir des récompenses. Est on bien venu à compter pour quelque chose tant de témoins, quand deux scélérats en ouvrent la liste ! qui ne sait combien on trouve toujours de misérables prêts à mentir à leur conscience, partout où il y a de l'argent à gagner et de la faveur à obtenir ? Eh ! manquait-il de témoins à Rome, quand Tibère, Néron et Domitien condamnaient à la mort tant d'hommes illustres pour s'emparer de leurs richesses ? Lorsque la rapacité de quelques souverains de l'Europe , entre les neuvième et quinzième siècles, voulaient dépouiller les juifs; manquait-on de témoins qui les accusaient de profaner les hosties, de fouetter les crucifix, de manger- les enfants ? Manqua-t-on de témoins contre les infortunés de Mérindol, contre le malheureux Urbain Grandier, contre le chevalier de la Barre, contre Calas, contre mille autres victimes de l'ignorance, des factions et de la cupidité. Pourquoi dans une affaire comme celle des Templiers où ces trois fléaux de l'humanité se trouvent réunis pour les perdre, accorderait-on aujourd'hui à des témoins , ou imbéciles ou corrompus , une créance que l'on rougirait d'accorder maintenant aux témoins qui déposèrent contre Calas, contre la Barre, contre Grandier, contre Jacques Cœur, contre les habitons de Mérindol, contre les juifs, contre les victimes de Tibère ? Quoi ! Sénèque aura bien trouvé des crimes à la mère de Néron, et l'on voudra que les témoins contre les Templiers soient tous des personnages d'une véracité intacte ! Ah ! qu'un journaliste copie dans son feuilleton toutes les sottises du père Daniel, qu'importe cette ridicule répétition d'une opinion depuis si longtemps objet du mépris de tous les gens sensés ? la seule réflexion pénible en pareil cas c'est que si un journaliste d'aujourd'hui trouve les Templiers criminels et leur supplice mérité, il n'y a pas de raison pour que des journalistes ne trouvent un jour des crimes aux victimes du 2 septembre, car la position est exactement la même ; mais il est dans le cœur comme les principes des honnêtes gens, des hommes instruits modérés et impartiaux de se ranger ouvertement du côté de la vertu et de l'innocence indignement opprimées. Puisse cette louable intention suppléer en ce moment à la faiblesse de nos moyens !

Source : Histoire des Templiers, ouvrage impartial, recueilli des meilleurs écrivains par Jacques André Jacquelin 1805.



De frigolet le 2012-06-28 08:43:22.

J'ai pris connaissance de votre organisation sur Radio Courtoisie; je trouve que votre initiative est vraiment une excellent idée. Je vous suivrai avec intérêt.

Mike Wilson (Suresnes)