histoire de l'ornementation des manuscrits

Monsieur Ferdinand-Jean Denis publie en 1860 un ouvrage particulièrement complet et intéressant sur la calligraphie et ses origines possibles. Abondamment illustré, il nous livre dans cet ouvrage de nombreuses explications sur les implications de cet art au fil des siècles et des pays.

Premièrement attiré par les nombreuses illustrations qui le compose, j'ai pris le parti de vous transmettre ici le premier chapitre de son ouvrage qui apporte quelques éclairages sur les origine de cet art qui c'est depuis un peu perdu dans les méandres de la technologie moderne.

Histoire de l'ornementation des manuscrits

C'est le génie le plus puissant qui ait éclairé le moyen-âge, c'est le Dante qui rappelle le premier l'amour de la France pour les beaux livres ornés de peintures, & c'est Paris, où le grand homme avait vécu dans son exil, que le poète regarde comme la cité par excellence, dès qu'il s'agit de trouver des peintres habiles qui avaient sans doute enseigné ceux que son pays admirait :

non se, tu Oderisi L'onor d'Agobbio e l'onor di quell' arte, Ch'alluminare è chiamara in Tarisi.

La parole du poète, c'est ici l'opinion de son siècle ; elle nous suffit. L art en France, tel qu'il était pratiqué à partir du temps de Charlemagne jusqu'au XVIe siècle, eut de nombreux admirateurs, et créa des écoles assez célèbres pour qu'il demeurât sans rival en Europe.

Mais essayons de faire comprendre par quels efforts habilement dirigés, par quelle série d'études renouvelées des antiques traditions, par quelle protection non interrompue, due tantôt à des souverains, tantôt à des prélats, l'art de l'illuminateur prospéra en France et dans les Flandres plus que dans les autres pays.

crée par les Grecs et connu des Romains, perdu pour ainsi dire durant les bas siècles, reconquis avec tout son éclat, grâce à l'impulsion que lui donna le puissant empereur, ami d'Alcuin, cet art charmant fleurit surtout au XVe siècle, et ne s'arrêta parmi nous dans ses évolutions variées, qu'au siècle de Louis XIV.

Bien que monastique à son début et réservé aux pieux recueillements du cloître, il resta longtemps étranger aux couvents de la France. S'il laissa des traces dans le VIe siècle, il ne fût réellement cultivé qu'au VIIIe. Avant de se faire admirer, la France eut des maîtres & admira des modèles : on verra bientôt quelle fut la succession des oeuvres dont elle s'inspira.

Confié durant l'antiquité à une matière en apparence des moins durables, ce genre de peinture remonte aux temps les plus anciens ; il a même survécu à ces empreintes dont l'art monétaire a perpétué les merveilles, et que l'on pouvait supposer avec raison devoir remporter en durée sur tous les chefs-d'oeuvre de la calligraphie ; mais, ici, hâtons-nous de le dire, la nature du climat joue le rôle principal, et si l'on possède des rituels vieux de trois mille ans, où les symboles de la religion égyptienne sont reproduits en couleurs d'une rare vivacité sur certains papyrus, ces peintures contemporaines des Pharaons n'ont exercé leur influence fur l'art d'Occident que par un genre d'enseignement dont il ne nous est plus possible de démêler la mystérieuse origine. (Voyez, pour ce genre de peinture, un beau papyrus orné, représentant la déesse de Tor, reproduit par M. Théodule Devéria, dans les Mémoires des antiquaires de France.)

Aucun manuscrit de l'extrême Orient, contemporain de ces rituels vénérables, ne nous est parvenu. II en est de même à l'égard des anciens livres qui reproduisent les chefs-d'oeuvre de l'antiquité grecque, et, en se rapprochant de notre âge, aucun des volumes carbonisés de Pompéïa, dont tout le monde connaît l'histoire, et que la patience des savants napolitains essaie d'arracher à un complet anéantissement, n'a produit de vestiges de peintures que l'esthétique moderne pût mentionner pour ajouter une page à l'histoire de l'art. Selon quelques écrivains cependant, Parrhasius, dont le nom doit s'inscrire à côté des plus grand noms de l'antiquité, pourrait ouvrir la liste des peintres qui ornèrent de leurs chefs-d'oeuvre le papyrus ou le parchemin.

Nous savons de science plus certaine, que l'embellissement des livres par la calligraphie ornée et par la peinture, était en honneur à Rome.

Pline nous apprend que les Hebdomades de Varron (sorte de biographie illustrée), qui renfermaient les vies des hommes les plus célèbres de l'antiquité romaine, n'offraient pas moins de 700 portraits. Ces effigies, plus ou moins fidèles, n'étaient pas le produit néanmoins d'un artiste né à Rome; elles avaient été peintes par une femme qui, venue de la Grèce, s'était fixée en Italie. Lala était originaire de Cyzique, ville de l'Asie mineure, dont le prytanée était réputé le plus magnifique de la Grèce, après celui d'Athènes; elle fit peut-être école à Rome, mais elle n'y vint pas étudier.

Quand Pomponius Atticus, dont le goût pour les arts est devenu proverbial, méditait de faire exécuter un livre analogue aux Hebdomades, et de le faire servir à la gloire de son pays, il vivait dit-on en Grèce, et ce dut être parmi les artistes grecs qu'il choisit ceux auxquels il confia l'execution de son projet.

Ce livre dû au patronage de Pomponius Atticus, nous reporte, de l'avis de certains archéologues, à l'année 32 avant J.-C. Chose curieuse, il faut voir peut-être dans ce volume de l'antiquité romaine le modèle de ces iconographies louangeuses, qui occupèrent tant de graveurs au XVIe & au XVIIe siècle, et qui, en donnant les portraits d'un certain nombre d'hommes renommés à des titres différents, laissaient aux poètes, souvent les plus vulgaires, le soin de célébrer le savoir ou les vertus du personnage représenté.

On en a la certitude, les Romains ne s'en tinrent pas néanmoins à reproduire de simples portraits. Plusieurs beaux livres, confiés par eux à des peintres spéciaux, étaient ornés de peintures historiques et de majuscules du style le plus grandiose. Le seul ouvrage qui puisse nous donner une idée de ces richesses de la calligraphie antique, est malheureusement trop rapproché des temps barbares, pour qu'on puisse se faire, en ce genre, une opinion sur ce qui existait au siècle d'Auguste.

Pourtant il faut en excepter un Aratus orné, que l'on veut faire remonter au IIe siècle de notre ère, mais dont l'antiquité n'est rien moins que certaine. Le livre le plus ancien qui nous soit parvenu décoré de miniatures, est le Virgile conservé à la bibliothèque du Vatican, dont on fait remonter la date à la fin du IVe siècle, ou même au commencement du Ve. Cette précieuse relique d'un art déjà bien dégénéré, fut momentanément transportée à Paris, & J.-M. Langlès en fit reproduire les diverses peintures par une gravure au trait, mais ne donna pas suite à sa publication. Sans parler des gravures peu fidèles de Bottari, nous rappellerons qu'on trouve un fragment du livre original très sincèrement reproduit dans la "Paléographie universelle", dans "Le Moyen-Age et la Renaissance", et dans "Essai sur la calligraphie" de H. Langlois.

Quelque curieux que puisse nous paraître aujourd'hui le Virgile de la Vaticane, ce livre, en réalité, ne mérite guère de fixer l'attention pour l'histoire de l'art : exécuté par un artiste plus que médiocre, à une époque où le style romain s'était profondément altéré, il ne peut donner qu'une idée imparfaite de l'art de l'illuminateur, tel qu'il était pratiqué jadis à Rome, dans les beaux temps de la littérature. Virgile, travesti de cette façon, n'offre plus à nos yeux qu'un art en complète décadence.

Toutefois, l'époque à laquelle il fut exécuté n'était nullement une époque où le zèle des copistes se fût éteint, et où les livres manquassent au zèle des religieux ; le P. Cahier a pu dire avec raison : « Les moines n'avaient pas attendu, pour s'adonner à l'étude et réunir des collections d'ouvrages, que la science chassée de la société cherchât son dernier abri dans l'enceinte des monastères. La règle de saint Pacôme (IIIe siècle) entre dans de curieux détails sur la distribution des livres parmi les solitaires, sur leur classement dans la bibliothèque, sur le soin qu'on devait prendre des lecteurs, etc, etc, et, ce qui semble indiquer une quantité considérable de livres, il veut que deux religieux soient chargés de la bibliothèque. On ne le trouvera pas étrange, si l'on songe que chaque solitaire devait avoir son livre de lecture d'après la règle, et que les monastères de saint Pacôme étaient ordinairement formés de trente ou quarante maisons habitées chacune par une quarantaine au moins de religieux. »

Durant ces bas siècles, le bibliothécaire prenait, en Occident, le nom d'armarius, & les copistes, qui d'ordinaire dépendaient de lui, recevaient le titre d'antiquarii ; on les désignait par plusieurs autres dénominations, on les appelait cancellarii, scriba, chartularii, librarii, notarii, archeographi, bibliatores. S'ils appartenaient à une hiérarchie plus élevée, s'ils étaient attachés à des souverains, ou même à des princes, on les désignait sous les titres de graphiarii, scribones, scribantes, scriptuarii, et plus volontiers encore sous celui de capellani.

Pour peu qu'elle fût considérable, chaque abbaye réservait une vaste salle, destinée aux antiquarii ; c'était le scriptorium, lieu solitaire où, dans le plus grand silence, les scribes illuminateurs exécutaient leurs patients travaux.

Fidèle au culte de la science calligraphique, la France, au milieu du siècle terrible qui marque l'époque mérovingienne, n'était pas tellement déshéritée, qu'elle ne comptât quelques-uns de ces asiles, où la science restait en honneur. Au VIe siècle, se formait, non loin d'Orléans, la bibliothèque de Mici (depuis St-Mesmin), & un armarius instruit qui corrigeait les livres dus au zèle des religieux. Petit-Radel, qui mentionne ce fait en passant, dit qu'un siècle plus tard, c'était à une abbesse de Nivelle, à sainte Gertrude, l'honneur du Brabant, qu'on devait les livres si impatiemment attendus de Rome ou d'Irlande. (Voyez l'Histoire des Bibliothèques)

Parmi les antiquarii des bas siècles, il y avait certainement d'habiles calligraphes ; il y avait même quelques illuminateurs. Si un abbé des premiers temps de la vie cénobitique, Petrus Acotantus, s'effrayait du luxe accordé à certains livres, & voyait dans cette complaisance des antiquaires pour leur ouvrage un sentiment de vaine gloire, « des hommes non moins austères, a dit le P. Cahier, ne partagèrent point la sévérité des censeurs ; saint Ephrem, cité par Mabillon, ajoute t-il, loue au contraire les solitaires du IVe siècle, qui écrivaient en or ou en argent sur des peaux teintes de pourpre, et ce luxe fut a considéré plus tard comme de rigueur pour les copies de l'Ecriture sainte et pour les livres destinés au service de l'Eglise. »

  • Titre : Histoire de l'ornementation des manuscrits
  • Auteur : Denis, Ferdinand-Jean
  • Éditeur : L. Curmer (Paris)
  • Date d'édition : 1860

 



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